LES 20 FRAGMENTS DE ROSE CADIFOR
LES 20 FRAGMENTS DE ROSE CADIFOR
Edition apocryphe — retrouves dans les marges des marges
I. Rose avait un defaut que toute la cour connaissait sans oser le nommer : elle lisait en marchant. Pas des rapports — des romans d'aventure bon marche achetes sous pseudonyme au marche de Stormwind. Un matin, elle traversa l'integralite de la salle du trone, passa devant six ambassadeurs en attente, trois archimages et un roi vassal, sans lever les yeux une seule fois. L'un des ambassadeurs murmura : « Elle ne nous a meme pas vus. » L'archimage le plus vieux repondit : « Elle vous a comptes a l'entree. Elle a simplement decide que le chapitre sept etait plus urgent. »
II. On rapporte qu'un soir, Rose descendit seule dans les quartiers portuaires de Stormwind, vetue d'un manteau ordinaire, et s'assit dans une taverne nommee Le Bouchon Sale. Elle commanda un ragout de marin et une biere tiede. Le cuisinier, qui ne la connaissait pas, s'excusa que le ragout fut mediocre — la livraison de poisson avait eu du retard. Rose mangea le tout, laissa trois pieces d'argent, et en sortant dit au cuisinier : « La pomme de terre etait excellente. Le reste suivra quand vos fournisseurs cesseront de vous voler sur le poids. » Le lendemain, trois marchands de poisson de Stormwind furent controles par l'inspection imperiale. Personne ne sut pourquoi. Le cuisinier non plus.
III. Rose possedait une collection de 43 cailloux ordinaires, ramasses dans 43 endroits differents de l'Empire. Chacun etait range dans un petit tiroir en bois avec une etiquette manuscrite indiquant le lieu et la date. Aucun n'avait de valeur arcanique. Aucun n'avait de valeur marchande. Quand Arwyn lui demanda pourquoi, Rose repondit : « Parce qu'un caillou ne ment jamais sur l'endroit d'ou il vient. C'est plus que ce que je peux dire de la moitie de ma cour. »
IV. Il existait au palais un jeune scribe nomme Tobias Erren, seize ans, fils d'un tanneur de province, admis aux archives imperiales par concours. Tobias avait la particularite de begayer horriblement sous la pression. Tous les archivistes l'evitaient pour les dictees de l'Imperatrice. Rose le demanda personnellement. Le premier jour, Tobias begaya si fort qu'une seule phrase prit quatre minutes. Rose attendit. Sans un geste. Sans un soupir. Quand il finit, elle dit : « La phrase est correcte. Continuons. » En six mois, Tobias devint le scribe le plus rapide du palais. Non parce que le begaiement avait disparu — il revenait par vagues. Mais parce que Rose n'avait jamais, pas une seule fois, montre qu'elle l'entendait.
V. Rose avait appris a jouer du luth a treize ans, en secret, avec un musicien ambulant qui ignorait qu'il enseignait a l'heritiere de l'Empire. Elle jouait faux. Elle joua faux pendant cinq ans. Le musicien, un certain Gael d'Aubrac, demi-elfe alcoolique de la frontiere sud, lui dit un jour : « Ma fille, tu es la pire eleve que j'aie jamais eue. Mais tu reviens chaque semaine. C'est la seule raison pour laquelle je ne t'ai pas encore renvoyee. » Rose continua. A vingt-deux ans, elle jouait toujours faux. Elle n'arreta jamais. Les soirs d'insomnie, on pouvait entendre depuis les corridors du palais un luth legerement desaccorde jouer des melodies simples, et les gardes savaient que l'Imperatrice etait eveillee — non parce qu'elle brillait, mais parce qu'elle acceptait de mal jouer.
VI. Un diplomate de Theramore fit un jour la remarque que Rose, lors d'une reception, n'avait porte aucun bijou visible. Il interpreta cela comme un signe de dedain. Son conseiller, plus avise, le corrigea : « Quand une femme qui peut invoquer le feu de sa main nue decide de ne rien porter, ce n'est pas du dedain. C'est un avertissement poli que les bijoux ne sont pas necessaires quand on EST le bijou. » Le diplomate demanda un transfert le mois suivant.
VII. Rose avait coutume de nourrir elle-meme un chat noir borgne qui vivait dans les jardins du palais. Le chat, que les serviteurs appelaient Politique (personne ne savait pourquoi, mais le nom s'etait impose), ne se laissait approcher par personne d'autre. Quand Marjory demanda a Rose pourquoi elle perdait son temps avec un chat borgne, Rose repondit : « Parce qu'il voit mieux avec un oeil que la plupart des gens avec deux. Et parce qu'il ne me demande jamais de justifier la taille de l'Empire. Il veut juste du poisson. C'est reposant. »
VIII. Un archimage de Dalaran, lors d'un congres arcanique, commit l'erreur de defier Rose sur un point de theorie des flux elementaires. Le debat dura onze minutes. Au bout de la septieme minute, l'archimage transpira. Au bout de la neuvieme, il cherchait ses mots. Au bout de la onzieme, Rose dit : « Vous aviez raison sur le premier point. Tort sur les quatre suivants. Et votre troisieme argument etait interessant mais vous l'avez abandonne trop vite parce que vous aviez peur qu'il me donne raison sur autre chose. » L'archimage demanda une pause. La pause dura le reste de sa carriere.
IX. Rose detestait les ceremonies officielles. Non par modestie — par ennui. Un jour, lors de la fete du solstice d'ete, obligee de rester assise pendant quatre heures de discours, elle fit discretement apparaitre sous sa chaise un petit sort de temperature qui maintenait son the chaud dans la tasse posee derriere elle. Le sort consommait l'equivalent energetique d'un eclair de combat. Pour du the. Quand Marjory le remarqua, elle envoya un mot plie : « Si tu utilises la puissance d'un orage pour chauffer du the, c'est que tu ne merites ni l'orage ni le the. » Rose renvoya le mot avec un seul mot ajoute : « Tiede. »
X. On raconte qu'une nuit, Rose sortit du palais, marcha jusqu'au port, s'assit sur un quai, retira ses chaussures, et trempa ses pieds dans l'eau. Deux pecheurs la virent. L'un dit a l'autre : « C'est la fille de l'Imperatrice. » L'autre : « Non. Aucune imperatrice ne se met les pieds dans l'eau. » Le premier : « Celle-ci, si. » Rose resta deux heures. Pieds dans l'eau. Seule. Le lendemain, elle signa un decret de modernisation de l'ensemble de l'infrastructure portuaire de Stormwind. L'eau etait trop froide. Les quais etaient mal entretenus. Elle l'avait senti avec ses pieds.
XI. Rose recut un jour une lettre d'un enfant de neuf ans, fils de fermier des plaines d'Elwynn, qui lui demandait tres serieusement si l'Imperatrice pouvait « faire revenir les papillons dans notre champ parce que depuis que le voisin a coupe les fleurs il n'y en a plus ». Rose fit envoyer trois chariots de semences de fleurs sauvages, accompagnes d'une note officielle signee du sceau imperial qui disait : « L'Empire ne peut pas commander aux papillons. Mais il peut planter ce qu'ils aiment. Le reste est une conversation entre toi et eux. »
XII. Le general Aldric Vane, heros de la campagne du nord, revint un jour avec un trophee de guerre qu'il voulut offrir personnellement a Rose : le crane dore d'un chef ennemi. Rose le regarda, puis regarda Vane, puis dit : « General, j'ai dans mon bureau 43 cailloux, un luth desaccorde et la lettre d'un enfant qui s'inquiete pour les papillons. Si vous croyez qu'un crane dore va impressionner cette collection, c'est que vous ne comprenez pas encore pour qui vous vous battez. »
XIII. Rose avait une habitude que les serviteurs du palais appelaient entre eux « l'heure morte » : chaque jour, entre midi et une heure, elle s'enfermait dans une petite piece sans fenetre au troisieme etage, n'emportant ni livre, ni carte, ni rapport, ni arme, ni lumiere. Elle s'asseyait dans le noir. Quand un jeune officier eut l'audace de demander ce qu'elle faisait pendant cette heure, Rose repondit : « Je fais taire tout ce qui brille en moi. Parce que si je ne le fais pas une heure par jour, je finirai par croire que la lumiere est normale. Elle ne l'est pas. Elle est un pret. »
XIV. Rose refusait de monter a cheval. Pas par peur — par respect. « Un cheval porte deja un cavalier. Il n'a pas besoin de porter en plus le mana d'une necromancienne rang X qui ne sait pas se contenir. Les animaux sentent ces choses. Je prefere marcher. Les paves ne sont pas susceptibles. » Elle fit l'integralite de sa tournee des marches du sud a pied. Quatre-vingt-dix jours. Les soldats qui l'accompagnaient a cheval n'oserent pas lui proposer une monture apres le troisieme jour — parce qu'elle marchait plus vite qu'eux.
XV. Un poete de cour composa une ode de 200 vers a la gloire de Rose. Il la declama lors d'un banquet officiel. A la fin, le silence etait poli. Rose se leva, s'approcha du poete, et dit — assez bas pour que seuls les trois premiers rangs l'entendent : « Vers 34 a 41 sont vrais. Le reste est joli. Travaillez les huit vrais. Brulez les 192 autres. Vous avez un poeme dedans. Il est juste couvert de peur. »
XVI. Rose cuisinait un seul plat : des oeufs brouilles. Pas bien. Pas mal. Juste des oeufs brouilles, dans une casserole en cuivre qu'elle avait volee — on ne sait pas a qui — et qu'elle gardait dans ses appartements prives. Hadrien Voss, le grand cuisinier imperial, gouta un jour ces oeufs (on ne sait pas non plus comment). Il dit : « Le sel est trop tard et le beurre pas assez. » Rose repondit : « Je sais. Mais ce sont les seuls que je fais. Et les seuls dont personne ne meurt en les mangeant est la seule chose que je fais sans excellence. J'y tiens. »
XVII. La nuit ou Rose refusa l'immortalite, les archimages rapportent qu'elle ne donna qu'une seule explication : « Je connais sept manieres de tuer un homme, quatre de ramener un mort, trois d'arreter le temps et une de parler aux etoiles. Il me manque une chose. » Un archimage demanda laquelle. « Vieillir. C'est le seul art que je ne maitrise pas encore. Je refuse de mourir sans l'avoir appris. »
XVIII. Rose entretenait une correspondance avec une boulangere de Goldshire nommee Thea Morneblanc, qui lui envoyait chaque mois une miche de pain de seigle. Pas un pain d'apparat — un pain ordinaire, dense, un peu trop cuit sur le dessus. Rose le mangeait avec du beurre sale dans sa chambre, seule, en lisant ses romans d'aventure bon marche. Quand la boulangere tomba malade, Rose envoya son propre medecin imperial. Le medecin, en arrivant a Goldshire, eut du mal a expliquer aux voisins ce qu'il faisait la. Il dit : « L'Imperatrice m'envoie pour le pain. » Personne ne comprit. Le pain fut sauve.
XIX. Un espion ennemi fut capture dans les appartements du palais. Interroge, il avoua qu'il observait Rose depuis trois semaines. Quand on demanda a Rose si elle savait qu'il etait la, elle repondit : « Depuis le deuxieme jour. » On lui demanda pourquoi elle ne l'avait pas fait arreter. « Parce qu'il etait tres mauvais. Et un mauvais espion qu'on laisse libre rapporte de mauvaises informations a ceux qui l'envoient. Je voulais voir combien de decisions stupides ils prendraient sur la base de son rapport. » On en compta sept.
XX. La derniere chose connue que Rose ait ecrite de sa main, retrouvee dans un tiroir de son bureau apres sa mort — non pas la mort qu'on lui a refusee par l'immortalite, mais la mort qu'elle a choisie, puisqu'elle avait refuse l'autre — n'etait pas un decret, ni un testament, ni un ordre. C'etait un dessin. Un dessin au fusain, maladroit, un peu tremble, d'un chat borgne assis sur un quai au-dessus de l'eau. En dessous, de son ecriture : « Politique avait raison. Le poisson suffit. »