LES 20 LOIS DE MARJORY LA SAGE
LES 20 LOIS DE MARJORY LA SAGE
Edition apocryphe — fragments retrouves dans les marges des archives imperiales
I. Marjory possedait un cheval nomme Theodose qui refusait systematiquement de galoper vers le nord. On lui proposa de le remplacer. Elle refusa. « Un cheval qui a des convictions geographiques est plus fiable qu'un conseiller qui n'en a aucune. Je chevauche vers le sud. Le probleme ne se pose pas. »
II. Un mage de Dalaran lui offrit un joyau capable de stocker l'energie arcanique d'un solstice entier. Marjory le porta une journee, puis le remit a Hadrien Voss. Le cuisinier s'en servit pour maintenir les sorbets a la temperature exacte pendant les diners d'ete. Le mage ne s'en remit jamais. Marjory dit : « Un objet trouve sa vraie fonction quand il cesse d'impressionner et commence a servir. »
III. On rapporte que Marjory, une nuit d'insomnie, descendit aux cuisines du palais et fit elle-meme un bouillon de volaille. Le garde de nuit la trouva a 3 heures du matin, en robe de chambre imperiale, en train de degraisser un fond avec une cuillere en bois. Il resta paralyse. Marjory, sans lever les yeux : « Le bouillon et l'Empire ont ceci en commun : si tu ne retires pas la graisse, tout le reste a un gout de compromis. »
IV. Pendant la foire de Hautebrande, Marjory s'arreta devant l'etal d'une tisserande qui vendait des chales ordinaires. Elle en acheta un. Gris. Sans motif. La cour s'en emut. La tisserande devint celebre. Marjory porta le chale trois hivers de suite, uniquement dans ses appartements prives. Quand Rose lui demanda pourquoi, elle dit : « Parce que c'est le seul vetement que je possede qui ne sait pas qui je suis. »
V. Marjory entretenait une correspondance secrete avec une herboriste de Lordaeron nommee Emeline Cortz — une femme qui n'avait jamais mis les pieds a la cour et qui adressait ses lettres a « Madame Cadifor, la dame aux asperges ». En douze ans, 340 lettres furent echangees. Aucune ne parlait de politique. Toutes parlaient de plantes aromatiques. Le jour de la mort d'Emeline, Marjory annula le conseil imperial. Elle ne donna aucune raison. Le conseil ne posa aucune question.
VI. On demanda un jour a Marjory quel journal elle lisait pour choisir ses robes. Elle repondit : « Aucun. Je regarde ce que portent les femmes des ambassadeurs, et je m'habille de maniere a ce qu'elles s'en souviennent sans pouvoir expliquer pourquoi. La mode est un discours. Le style est un silence. »
VII. Marjory avait horreur du romarin. Pas par gout — par principe. « Le romarin est une herbe qui a decide une fois pour toutes de sentir le romarin. Aucune cuisson ne le transforme. Aucune sauce ne l'absorbe. C'est l'herbe la plus obstinee du monde vegetal. Je la respecte. Mais je ne dine pas avec elle. »
VIII. A la duchesse de Kul Tiras qui lui demandait comment boire de la biere avec elegance lors d'un banquet populaire, Marjory repondit : « Vous tenez la chope a deux mains. Pas parce que c'est raffine — ce ne l'est pas. Mais parce que les deux mains occupees empechent de gesticuler pendant que l'on ecoute. Et une duchesse qui ecoute un brasseur lui fait plus d'honneur que cent duchesses qui sirotent du vin en parlant trop fort. »
IX. Marjory assista une seule fois dans sa vie a un spectacle de danse populaire, lors d'un passage dans les villages cotiers du sud. Elle resta debout pendant toute la representation. Le lendemain, son intendant la surprit dans la bibliotheque en train de reproduire un pas de danse, seule, en chaussettes, entre deux rayonnages d'archives fiscales. L'intendant fit demi-tour et ne mentionna jamais l'incident. Marjory non plus.
X. Un portraitiste de renom mit sept mois a peindre Marjory. Quand il presenta l'oeuvre terminee, elle la contempla longuement, puis dit : « Les mains sont justes. Le regard est flatteur. Le fond est ennuyeux. Refaites le fond — mettez-y la carte de Kezan avec les routes maritimes. Au moins, quand les gens regarderont mon portrait dans 200 ans, ils apprendront quelque chose d'utile. »
XI. Marjory avait un rituel matinal que personne ne comprenait : avant le premier conseil, elle faisait trois tours du jardin interieur en comptant les fleurs d'azalee. Pas les fleurs epanouies — les bourgeons. « Les fleurs ouvertes sont le passe. Les bourgeons sont la politique du matin. Je veux savoir combien de choses sont sur le point d'arriver. »
XII. Un dignitaire etranger commit l'erreur de faire un compliment sur le parfum de Marjory en plein conseil. Le silence qui suivit dura exactement onze secondes — le scribe les compta. Marjory dit : « Ce n'est pas un parfum. C'est du savon. La difference entre les deux est la meme qu'entre la diplomatie et la flatterie — l'un est utile, l'autre laisse des traces sur le col. »
XIII. Marjory detestait les potins. Non par vertu. « Les potins sont de l'intelligence a l'etat sauvage. Mal collectes, mal recoupes, mal exploites. Si les gens mettaient dans leurs ragots la moitie de la rigueur qu'ils mettent dans leurs recettes de tarte, j'aurais un service de renseignement qui me couterait rien. »
XIV. Rose, a quatorze ans, offrit a sa mere un bracelet qu'elle avait fabrique elle-meme — un fil d'argent tordu autour d'un eclat de quartz, sans pretention, legerement de travers. Marjory le porta tous les jours pendant neuf ans. Au diner imperial, quand les ambassadeurs fixaient la pierre de lune officielle a son cou, c'est le bracelet tordu au poignet gauche qui avait coute le plus cher — en annees.
XV. Un archiviste du palais commit un jour l'erreur de ranger les traites de commerce par ordre alphabetique au lieu de l'ordre chronologique. Marjory ne le reprimanda pas. Elle lui fit simplement ranger les 400 volumes dans le bon ordre, seul, pendant la nuit. Le lendemain matin, elle lui fit porter un petit-dejeuner avec une note : « L'ordre alphabetique est une invention de gens qui ne comprennent pas que les choses arrivent dans le temps, pas dans l'alphabet. Maintenant tu le sais. Mange. »
XVI. Marjory avait une faiblesse connue d'un seul valet : elle ne pouvait pas resister aux amandes grillees au sel de Boralus. Le valet en placait un petit bol dans son bureau chaque matin. Pas dans un plat d'apparat — dans un bol en terre cuite, ordinaire, ebreche sur le bord gauche. Quand le valet mourut, quinze ans plus tard, Marjory fit reproduire le bol a l'identique par le potier du palais. Y compris l'ebrechure. « Ce n'est pas le bol qui manque. C'est la main qui le posait sans rien dire. Mais le bol aidera a s'en souvenir. »
XVII. A un jeune officier qui demandait comment reconnaitre un menteur dans une negociation, Marjory repondit : « Regardez ses chaussures. Si elles sont neuves, il veut vous impressionner — c'est un amateur. Si elles sont usees, il voyage beaucoup — c'est un professionnel. Si elles sont usees mais cirees ce matin — allez-vous-en. Celui-la sait exactement ce qu'il fait. »
XVIII. On rapporte que Marjory, une seule fois dans sa vie, perdit un objet : une petite cle en cuivre qui ouvrait un coffret dans sa chambre. Le palais entier la chercha pendant deux jours. Treize serviteurs, quatre mages, un chien de chasse. Elle fut retrouvee dans la poche de son autre robe — celle qu'elle ne portait que le dimanche. Marjory dit : « Voila pourquoi je deteste le dimanche. C'est un jour qui garde des secrets. »
XIX. Marjory avait coutume de dire que les trois personnes les plus importantes de l'Empire n'etaient ni les generaux, ni les archimages, ni les rois vassaux. C'etaient : Hadrien Voss le cuisinier (« parce qu'un empire affame ne pense plus »), Theodose le cheval (« parce qu'un empire immobile ne voit rien »), et Emeline Cortz l'herboriste (« parce qu'un empire qui ne parle qu'a des gens importants finit par croire que seule l'importance existe — et c'est faux, la menthe existe aussi, et c'est infiniment plus utile »).
XX. La derniere entree du journal intime de Marjory, retrouvee apres sa mort au combat a soixante-neuf ans, ne contenait qu'une seule ligne : « Rose saura. Pour le reste, le bouillon est dans la troisieme marmite en cuivre, celle avec la poignee tordue. Il faut le remuer a gauche. Toujours a gauche. »
Vingt fragments. Pas un seul conseil. Pas une seule lecon. Juste une femme qui comptait les bourgeons le matin, dansait en chaussettes la nuit, detestait le romarin par principe, pleurait une herboriste en annulant le conseil imperial, et qui a laisse comme derniere volonte la recette d'un bouillon et la direction dans laquelle le remuer.