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LES CARNETS SECRETS — MARJORY ET ROSE

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LES CARNETS SECRETS — MARJORY ET ROSE


Description

Deux carnets tres differents, jusque dans leur maniere de mentir.

Celui de Marjory ne serait pas un journal au sens ordinaire. Pas de grandes confessions, pas de debordement, pas de plainte. Plutot des feuillets d'une ecriture tres sure, presque trop nette, ou chaque phrase aurait ete admise apres examen. Un lieu ou elle s'autoriserait non pas l'emotion brute, mais la formulation exacte de ce qu'elle ne peut pas dire ailleurs.

Celui de Rose, a l'inverse, serait plus vaste, plus fragmentaire, plus speculatif, plus dangereux. On y trouverait des pages de pure notation psychologique, puis soudain des blocs d'ontologie, une phrase sur sa mere, puis trois pages sur la structure de la souverainete, puis une image d'enfance, puis une coupure presque physique dans la pensee. Chez elle, le secret ne serait pas seulement un retrait. Ce serait un laboratoire de verite interieure.


CARNET SECRET DE MARJORY — Sur Rose

Feuillet sans date, plie deux fois, non classe

Il est tres difficile de juger avec justice ce qu'on a porte d'abord dans son corps.

Le monde me croit avantagee pour parler d'elle parce que je suis sa mere. C'est l'inverse. La maternite obscurcit d'abord, puis eclaire plus tard, et jamais completement. On voit trop tot ce que les autres ne voient qu'apres, et l'on tarde parfois a voir ce qu'ils voient tout de suite. J'ai connu Rose avant son apparition. Je l'ai connue comme poids, comme rythme, comme promesse indistincte, puis comme regard. Il m'a fallu des annees pour apprendre a la connaitre aussi comme probleme.

Je n'ai jamais eu le luxe de la lire simplement comme une enfant brillante. Des ses premieres annees, elle produisait autour d'elle ce deplacement de pression qu'entrainent les etres qui pensent trop vite. Les adultes la regardaient avec trois erreurs melees : la flatterie, la prudence, et cette forme de malhonnetete tendre qui consiste a esperer qu'un prodige ne se developpera pas tout a fait, afin de ne pas obliger le siecle a se sentir inferieur devant un visage encore jeune.

J'ai vu tout de suite ce qu'elle etait. Pas dans le detail, bien sur. Personne ne voit le detail d'une catastrophe quand elle n'est encore qu'un tres bel enfant silencieux. Mais j'ai vu la nature du probleme : elle ne croitrait pas dans le monde comme les autres. Elle le prendrait de vitesse.

Il faut beaucoup de discipline pour ne pas aimer trop vite un enfant de cette sorte. Les meres mediocres s'y jettent avec orgueil. Elles embrassent en lui leur propre victoire reproductive, leur propre reflet agrandi. Cela fait des etres gates, ou pires encore, des etres que leur excellence dispense interieurement de gratitude envers la forme qui les a portes.

Je me suis interdit cela.

Je ne me suis jamais autorise a etre "fiere" d'elle comme une femme ordinaire serait fiere d'une fille tres belle ou tres vive. J'ai considere d'emblee que j'etais debitrice d'autre chose : d'une garde. Le genie est une matiere instable. Chez un enfant, il est pire qu'une arme mal forgee, car il croit souvent que sa lucidite l'absout de l'apprentissage des formes. Rose n'a jamais eu cette vulgarite au degre grossier. Mais elle l'a toujours portee comme possibilite.

Je l'ai donc traitee, tres tot, comme on traite les choses qu'on souhaite sauver de leur propre sommet : avec une exactitude sans complaisance.

Je ne sais pas si elle me l'a pardonne. Je ne suis meme pas certaine qu'il faille employer ici le verbe pardonner. Je crois qu'elle a compris. C'est plus grand.

Feuillet classe sous le mot : "Danger"

Le monde se trompe sur elle de plusieurs facons.

Les mediocres la sureestiment grossierement : ils l'imaginent toute-puissante parce qu'ils confondent la hauteur de son esprit avec une omnipotence indistincte. Les plus fins la sous-estiment autrement : ils croient qu'ayant beaucoup recu, elle est moins meritante que moi. Ils ont raison sur un point tres etroit, et tort sur tout le reste.

Oui, je suis plus meritante historiquement. J'ai du devenir Marjory sans avoir eu Marjory pour mere. Cela est vrai. Je ne me ferai pas l'injure de le nier pour paraitre humble aux yeux d'esprits qui ne comprennent pas la difference entre l'humilite et la falsification de soi.

Mais cette verite n'ote rien a la sienne. Elle deplace seulement le lieu de son epreuve.

Mon combat fut de construire la forme. Le sien est plus terrible : ne pas se laisser autoriser par son eclat a sortir de toute forme.

Il y a chez Rose une tentation native vers la structure ultime. Elle n'aime pas seulement comprendre ; elle veut savoir ce que les separations ont de provisoire. Elle prend naturellement les ecoles, les institutions, les magies, les rites, les dynasties, les categories politiques comme des decoupages secondaires. Elle a cette impolitesse metaphysique des tres grands esprits : elle voit trop vite ou les autres ont simplifie pour enseigner, gouverner ou survivre.

C'est magnifique. C'est presque invivable. Et c'est mortel si personne n'apprend au genie le point ou la comprehension cesse d'etre un droit pour devenir une tentation de violence.

Je sais qu'elle ira toujours jusqu'au bord. Mon oeuvre sur elle n'a jamais ete de l'en empecher. C'eut ete stupide. Mon oeuvre a ete plus difficile : lui apprendre qu'au bord aussi, il existe encore une maniere de se tenir.

Feuillet classe sous le mot : "Solitude"

Je suis la seule, dans le monde mortel, a avoir compris la qualite exacte de sa solitude.

Ceci n'est pas une phrase de mere jalouse. C'est une donnee.

Beaucoup l'aiment. Plusieurs l'admirent. Certains la craignent comme on craint deja ce qui vous survivra en intelligence. Quelques-uns ont cru l'approcher par l'etude, d'autres par la flatterie, d'autres encore par le desir. Mais presque personne n'a jamais compris ce que signifie, de l'interieur, vivre avec une vitesse de lecture du reel qui met les autres a distance avant meme qu'ils aient commis une faute.

J'ai connu une solitude voisine. Pas identique. Pas superieure. Voisine. Cela suffit pour faire de moi non pas son egale — elle me depasse d'un point que je n'ai jamais eu besoin de nier — mais son seul temoin valable.

Il y a dans la maternite de certains etres une tristesse speciale : on sait qu'on les a donnes au monde, mais on sait aussi que le monde ne sera presque jamais a la hauteur de la conversation qu'ils auraient du pouvoir y trouver.

Je crois qu'elle m'en veut un peu, parfois, d'etre la seule a l'avoir comprise assez haut tout en l'ayant tenue si fermement.

Elle a tort. Elle me devrait une reconnaissance plus simple. Mais son tort est d'une si belle nature que je n'arrive pas a le lui reprocher vraiment. J'y vois seulement la preuve qu'elle est encore vivante, donc encore inachevee, donc encore digne d'etre sauvee de l'inhumain.

Feuillet classe sous le mot : "Beaute"

Il faut l'ecrire, puisque personne ne le fera correctement si je me tais.

Rose est tres belle. D'une beaute trop pure pour ne pas devenir vite politique.

Je ne parle pas ici des admirations ordinaires, des regards d'hommes, des jalousies de cour, de la photogenie du pouvoir ou des facilites qu'accorde a certaines femmes un visage bien ne. Tout cela est inferieur.

Je parle du fait que sa beaute participe de son probleme general : elle produit chez autrui une double erreur, visuelle et morale. On lui accorde trop. Ou bien on lui retire trop vite le droit d'etre redoutable, comme si la lumiere d'un visage devait compenser par de la grace la violence de l'intelligence.

J'ai toujours eu pour cela une irritation tres froide.

La beaute de Rose n'est pas une douceur ajoutee au genie. Elle est une arme de densite. Elle n'adoucit rien. Elle fait seulement entrer plus loin la lame avant qu'on ne sente qu'on saigne.

Et pourtant, quand elle rit — rare evenement — il reste encore en elle quelque chose qui me rappelle l'enfant qu'elle a ete, non par faiblesse de ma memoire, mais parce que certaines grandeurs conservent, jusque dans leur sommet, une poche d'enfance miraculeusement intacte. C'est peut-etre cela que j'ai le plus protege en elle, sans lui dire.

Feuillet sans titre, presque rature

J'ai compris le jour exact ou elle etait deja mon numero deux reel, et non plus seulement mon heritiere.

Ce n'etait ni dans une bataille, ni dans une salle du trone, ni devant un conseil. C'etait a table, a cause d'une phrase sur les couronnes vassales. Elle n'avait pas seulement compris ma politique. Elle avait compris par quel niveau de realite elle avait du passer avant de devenir politique. A partir de ce jour, il ne m'a plus ete possible de la traiter interieurement comme une fille a former. Elle etait devenue une conscience a regler.

Il y a peu de joies plus hautes pour une femme comme moi. Il y a peu de tristesses plus fines aussi. Car on sait alors, de maniere irrevocable, qu'on a cesse d'etre la seule altitude dans l'horizon d'un enfant. On devient autre chose : le point qu'il lui faudra depasser sans se detruire.


CARNET SECRET DE ROSE — Sur Marjory

Premier cahier, marge gauche, ecriture serree

Je n'ai jamais su ou finit, chez ma mere, la personne et ou commence la forme.

Je sais que cette phrase parait froide. Elle ne l'est pas. Elle est, au contraire, l'une des plus intimes que je puisse ecrire.

Il existe des femmes aupres desquelles on sent immediatement le corps, l'humeur, la spontaneite, le mouvement propre, ce qui, en elles, a precede le role. Ma mere n'a jamais appartenu entierement a cette categorie. Ce n'est pas qu'elle soit artificielle ; c'est plus troublant. C'est que chez elle la forme a pousse si profondement qu'elle a fini par devenir une seconde nature, puis peut-etre une premiere.

Enfant, je croyais parfois qu'elle n'avait jamais ete une petite fille. Je l'imaginais arrivee au monde deja droite, deja mesuree, deja plus propre interieurement que les pieces ou elle entrait. Cela est faux, bien sur. Mais je comprends d'ou venait l'erreur : la plupart des etres portent encore autour d'eux des restes visibles de hasard. Chez elle, le hasard lui-meme avait ete mis en tenue.

J'ai mis tres longtemps a comprendre que cette perfection de surface n'etait pas de la durete pure. C'etait une charite de structure.

Ma mere ne croit pas que le monde se sauvera par les bonnes intentions. Elle croit qu'il se sauvera — provisoirement, localement, imparfaitement, mais reellement — par la tenue des formes sous pression. Voila son genie. Voila aussi ce qui l'eloigne de presque tout le monde.

On la croit severe. Elle l'est. Mais sa severite n'est presque jamais punitive au sens moral simpliste. Elle est protectrice du reel.

Feuillet classe sous le mot : "Merite"

Il faut etre honnete, surtout contre l'amour.

Ma mere merite davantage que moi.

Ce n'est pas une phrase de modestie. C'est une verite historique.

Je la depasse sur certains axes. Oui. Je comprends plus vite certaines structures. Oui. Je vois parfois le point ou sa forme classique atteint sa frontiere et ou une couche plus profonde du monde commence a apparaitre. Oui.

Mais elle a du devenir Marjory sans avoir eu Marjory.

Cela seul suffit a faire d'elle un prodige plus dur que moi.

Je suis nee dans une maison deja polie, deja selectionnee, deja portee par plusieurs siecles de perfectionnisme institutionnel, de haut gout, d'armatures invisibles, de lectures exactes, de guerre comprise, de criteres interieurs. J'ai grandi au sommet d'une oeuvre qu'elle a contribue plus que personne a amener a sa forme. Mon genie s'est developpe dans une densite qu'elle avait, en partie, construite.

Elle, non. Elle vient de plus bas que moi sur l'echelle de la facilite. Pas sur l'echelle du rang — ce serait absurde — mais sur l'echelle des conditions interieures. Elle a du etre son propre premier palais. C'est pourquoi il existe en elle quelque chose que je n'aurai jamais exactement : une noblesse de fondation.

Je pourrais l'ecrire autrement : je suis peut-etre plus haute en fleche ; elle est plus profonde en assise.

Feuillet classe sous le mot : "Terreur"

J'ai eu peur d'elle tres tot.

Pas peur qu'elle me frappe, ni meme qu'elle m'humilie. Ce seraient la des peurs d'enfants mediocres. J'ai eu peur d'autre chose : qu'elle voie trop juste, trop tot, sans erreur de lecture possible.

Il est tres difficile pour un enfant, surtout un enfant d'exception, de vivre devant un regard qui ne se laisse presque jamais tromper par les surfaces. On peut mentir aux gouvernantes, aux precepteurs, aux vieux soldats, aux pretres, aux tantes, aux maitres d'armes, aux femmes de chambre, aux cousins. On peut meme leur dire la verite d'une maniere qui les rassure. Avec elle, cette strategie m'a tres vite paru inutile.

Elle ne lisait pas seulement mes actes. Elle lisait la forme interieure de leur necessite.

Je me souviens tres bien de la premiere fois ou j'ai compris qu'elle savait deja que j'etais tentee par les seuils. Je n'avais encore rien franchi. Je n'avais presque rien lu de vraiment dangereux. J'etais seulement arrivee a cet age ou le monde commence a sentir les cloisons qu'on a posees pour lui simplifier la pensee. Elle m'a regardee un jour apres une phrase sur les ecoles de magie, et j'ai su. Pas qu'elle savait ce que j'allais faire. Mais qu'elle savait de quel type de faim il s'agissait.

Il y a peu de sentiments plus complexes que celui-la. Etre vu a ce point n'est ni reconfortant ni violent au sens ordinaire. C'est presque une mise a nu ontologique.

Je crois que c'est cela, au fond, qui m'a empechee de devenir monstrueuse plus tot. Pas la morale. Pas la peur du chatiment. Le fait qu'il existat au monde une conscience assez haute pour me regarder sans simplification.

Feuillet classe sous le mot : "Beaute de la forme"

Ma mere est plus belle que presque toutes les femmes que le monde osera porter, mais cela n'a pas d'importance dans le sens vulgaire.

Ce qui frappe chez elle n'est pas la beaute comme grace immediate. C'est la sensation qu'en elle, le beau a enfin trouve une discipline assez haute pour cesser d'etre frivole.

Je l'ai vue dans des salles du trone, dans des armures, a cheval, en robe de nuit, a table, au bord d'une carte de guerre, pres d'un enfant malade, devant un traitre, au retour d'un deuil, pendant une lecture, dans le silence. Le phenomene reste identique : elle rend la mediocrite formelle presque obscene.

Il y a des etres qui embellissent leur entourage. Ma mere fait pire : elle revele a l'entourage, sans un mot, ce qui en lui n'est pas fini.

C'est pour cela que les faibles la trouvent "raide". Ils confondent toujours la verticalite avec un reproche personnel. En realite, elle ne les juge pas autant qu'ils se sentent juges par la possibilite qu'elle represente.

Je n'ai jamais cesse d'apprendre cela d'elle : la forme n'est pas decoration ; la forme est une maniere de faire justice a la matiere.

Feuillet sans titre, encre plus sombre

Je crois qu'elle m'aime de la maniere la plus difficile.

Pas de l'amour qui console d'abord. Pas de l'amour qui protege d'abord. Pas de l'amour qui s'attendrit sur l'exception. De l'amour qui refuse d'amoindrir le reel autour de l'etre aime.

C'est terrible a recevoir quand on est jeune. On voudrait parfois etre aimee plus doucement, plus betement, plus immediatement. J'ai connu cette envie, je n'ai pas a mentir la-dessus. Je l'ai meme haie par eclairs de ne pas me donner cette bassesse heureuse qu'ont les meres simples.

Mais avec le temps, j'ai compris ce qu'elle me refusait, en verite : non pas la douceur, mais l'indignite d'etre traitee au-dessous de ma taille.

C'est la son plus grand respect. Elle ne m'a jamais diminuee pour me reposer.

Quand elle me corrigeait, il y avait toujours deux blessures melees : la premiere, celle d'avoir ete vue ; la seconde, plus profonde, celle de sentir qu'elle me tenait pour assez grande pour supporter cette vue. Je ne sais pas si beaucoup d'etres ont ete aimes ainsi. Je sais seulement que ce type d'amour rend ensuite la banalite affective presque inhabitable.

Feuillet classe sous le mot : "Limite"

La grande difference entre elle et moi n'est pas seulement l'age, ni l'experience, ni meme le rapport au trone.

Elle croit plus profondement que moi a la forme juste comme fin. Je crois plus profondement qu'elle a la structure cachee comme verite.

Voila ce qui nous a longtemps rapprochees et separees tout a la fois.

Elle veut que le monde tienne. Je veux savoir ce qu'il est avant de decider s'il merite la forme qu'on lui donne.

Elle a raison plus souvent qu'il ne m'est agreable de l'admettre. J'ai parfois raison plus loin qu'il ne lui est confortable de le laisser voir.

Et pourtant, le plus beau, c'est qu'elle ne m'a jamais demande d'etre moins que ce que j'etais pour rester aupres d'elle. Elle m'a seulement demande — non, elle m'a impose — de ne pas prendre mon propre exces pour un titre de sortie hors de l'humain.

Si un jour j'ai renonce a certaines possibilites, ce ne sera pas par epuisement de la curiosite, ni par defaite de la volonte. Ce sera, en part decisive, parce qu'elle m'a transmis quelque chose de plus fort que le gout du depassement : le respect de ce qui tient encore du monde en nous.

Feuillet presque tendre, ce qui chez elle est rare

Il y a tres peu de moments ou elle se relache vraiment. Et quand cela arrive, ce n'est jamais relachement. C'est un autre mode d'exactitude.

Je l'ai observee a table, apres minuit, lorsqu'il ne restait plus que nous, qu'un grand feu, un mauvais dessert corrige par Hadrien, deux coupes, une fatigue suffisamment noble pour ne pas chercher a se deguiser, et le sentiment passager que le monde, cette nuit-la, tiendrait sans exiger immediatement de nous un nouvel effort. Dans ces moments, je la vois non pas moins grande, mais plus pure. Comme si le regne entier avait enfin cesse de tirer sur elle dans toutes les directions.

C'est alors que je sens le plus ce qu'elle coute a elle-meme.

Le monde parle toujours du prix paye par les peuples, les armees, les vassaux, les familles, les ambitieux, les batards, les oublies. Tres peu de gens savent lire le prix d'une femme qui s'est impose a elle-meme une telle qualite de forme pendant si longtemps qu'elle a fini par faire corps avec elle.

Il y a chez ma mere une fatigue que le commun n'apercoit pas, parce qu'elle n'est ni plaintive ni visible. Mais moi je la vois parfois, dans le leger temps de silence avant qu'elle reponde, dans une maniere de tenir la coupe une seconde de trop, dans la noblesse meme avec laquelle elle refuse d'etre aidee la ou un autre se serait laisse servir.

Je ne crois pas qu'elle craigne la mort. Je crois qu'elle meprise profondement l'idee d'etre diminuee avant elle. C'est plus haut. Et plus difficile.

Dernier feuillet, tres court

Si l'on me demandait de resumer ma mere en une phrase — ce que je refuserais a quiconque sauf a moi-meme — j'ecrirais ceci :

Elle est la preuve qu'une femme peut pousser la forme humaine jusqu'au point ou elle cesse presque d'etre une limite, sans pourtant trahir l'humanite de ceux qu'elle gouverne.

Et si l'on me demandait ce qu'elle est pour moi, j'ecrirais autre chose, plus simple, plus vrai, et que je ne dirai jamais a voix haute :

le seul regard devant lequel je n'ai jamais pu tricher sans me sentir aussitot plus petite que moi-meme.