L'ARMURERIE SECRETE — La continuite nue
Contexte
Lieu : Sous le palais de New Avalon, plus bas que les caves, les archives de guerre et les couloirs officiellement secrets.
Acces : Reserve a deux seules personnes a la fois : la souveraine et l'heritiere reglee pour lui succeder.
Nature : Ni tresor, ni arsenal, ni reliquaire pur. Une rotonde de continuite dynastique, melant artefacts classes S et S+, laboratoire experimental, syntheses imperiales, erreurs conservees et armures pas encore meritees.
Moment : Sous le binome Marjory / Rose, a une date ou la transmission n'est plus une hypothese abstraite mais une architecture deja en train de se fermer sur elles.
Principe : Le monde ne doit pas voir tout ce qu'un empire de cette taille sait produire, de peur d'avoir a demander pourquoi il existe encore.
Les seuils
Sous le palais, plus bas que les caves de reserve, plus bas que les archives de guerre, plus bas meme que les premiers couloirs qu'on appelait encore, par politesse, "secrets", il existait une piece dont New Avalon n'avait pas le droit de se souvenir.
Elle n'apparaissait sur aucun plan.
Aucun maitre d'oeuvre n'en avait possede la forme entiere. Les tailleurs de pierre n'en avaient connu qu'un angle. Les graveurs de sceaux, qu'un tiers des verrous. Les mages de scellement, qu'une seule couche de refus. Et quand le dernier d'entre eux avait quitte les lieux, on l'avait fait boire, dormir, prier, puis oublier ; pas tout, seulement assez.
Cette salle n'appartenait ni au palais, ni au tresor, ni aux armees, ni aux archives.
Elle appartenait a la continuite nue.
Marjory descendait devant. Rose suivait d'un demi-pas.
On y accedait par une suite de seuils qui relevaient moins de l'architecture que du tri. Une premiere porte de basalte pale, nue, trop nue, s'ouvrait par un sceau imperial vivant reconnu non par l'or mais par la signature fine du mana. Puis venait un corridor court, sans ornement, aux murs absorbants, ou toute magie etrangere se deshabillait d'elle-meme. Une seconde porte, de metal blanc veine de mithril noirci, portait sur sa face interieure une phrase runique qu'on ne lisait vraiment qu'a reculons :
Ce qui protege un empire n'a pas vocation a etre connu de ceux qu'il protege.
La rotonde
Apres quoi seulement s'ouvrait la derniere rotonde.
La piece n'etait pas grande. Elle etait dense.
Ronde, presque parfaite, taillee dans une pierre tres claire que des veines d'argent sombre parcouraient comme des nerfs, elle etait couverte d'une coupole basse, nervuree de fins arcs metalliques noyes dans la maconnerie. Chaque nervure portait, sur sa face interieure, des micro-inscriptions runiques si serrees qu'on eut pu les prendre pour une texture du marbre. Elles n'etaient pas la pour la beaute ; elles stabilisaient l'humeur magique des artefacts.
Au centre, une table d'etude de pierre noire, monolithe, etait entouree de quatre bras articules de bronze pale et d'acier lunaire, termines par des griffes de maintien, des lentilles, des pointes de lecture et de tres petits foyers de chaleur runique.
Ce n'etait pas un meuble. C'etait un theatre de dissection pour merveilles dangereuses.
Autour de la rotonde, trente-six alcoves formaient une couronne parfaite. Trente-deux etaient occupees. Quatre demeuraient vides, non par manque, mais parce qu'un empire bien ne doit toujours laisser une place a ce qu'il n'a pas encore merite de tenir.
Chaque alcove etait un monde reduit :
- socle de pierre
- anneau de garde
- lumiere propre
- glyphes de contention
- plaque sans fioriture portant le nom d'usage, jamais le vrai nom complet
- et derriere, dans l'ombre, les notes de provenance, les morts, les couts, les erreurs, les tentatives, les pactes
La lumiere ne venait ni de torches ni de lustres. Elle venait de sept lampes suspendues, chacune architecturee comme un reliquaire renverse : coeur de cristal fume, cage de fils de mithril, couronne de verre noir, minuscule goutte d'huile minerale tenue sans support au centre par une tension magique si pure qu'elle paraissait naturelle.
Chaque lampe avait sa fonction :
- chaleur constante
- neutralite spirituelle
- filtre anti-corruption
- correction chromatique pour lecture des gemmes
- attenuation des pulsations necrotiques
- silence de champ
- et, plus rare, pardon d'erreur
Rose entra la premiere dans la vraie piece, et comme chaque fois, malgre elle, elle ralentit.
Meme pour elle, cela restait un lieu ou le monde se rappelait qu'il avait produit plus que ce qu'il avait le droit de laisser circuler. On n'y eprouvait pas seulement la convoitise ou l'admiration. On y sentait, de facon presque physique, qu'une civilisation pouvait devenir trop haute pour etre montrable sans obliger ensuite le reste du monde a se demander pourquoi il lui obeissait encore.
Marjory, elle, ne ralentit pas.
— Trente-deux, dit Rose. — Trente et un, corrigea Marjory. La dague qirajie n'est plus ici. — Vous l'avez sortie ? — Non. Je l'ai rendue au silence. Elle commencait a trop bien aimer le sang des gens intelligents.
Rose eut un sourire.
— C'etait donc bien un artefact de cour.
Marjory n'honora pas la plaisanterie d'un rire. C'etait sa maniere de dire qu'elle l'avait appreciee.
Le cercle des artefacts
Elles commencerent lentement le cercle.
Dans la premiere alcove reposait une epee longue, d'un metal rouge sombre presque noir, a peine plus brillante que le souvenir d'une braise.
— Cendre-Juste, dit Marjory. — Toujours aussi laide, dit Rose. — Oui. C'est pourquoi elle est honnete.
L'arme venait, selon l'inventaire, d'un convoi ancien de la Main de Tyr intercepte pres des terres brulees, puis perdue, reprise, reforgee a trois reprises avec une quantite minuscule de metal recupere sur des armes fondatrices sorties des profondeurs d'un coeur de magma.
— Elle chauffe encore ? demanda Rose. — Seulement contre la mauvaise foi, repondit Marjory. Et sur les mains faibles.
Dans l'alcove suivante, un plastron d'ecailles noires, presque bleues selon l'angle, semblait boire la lumiere.
— Carapace d'Aprefange, dit Rose. — Nom de courtisan, dit Marjory. Mais il tient.
L'armure venait d'ecailles prises non sur Onyxia elle-meme, cela eut releve de la vulgarite, mais sur la ruine methodique de ce qu'avait laisse derriere elle l'effondrement de son antre, puis sur les restes utiles de drakes morts, de mues, de plaques et de depots noirs consolides.
— Toujours S+ ? demanda Rose. — En resistance incendiaire, oui. En tenue d'ame, non. Elle n'aime pas les porteurs qui doutent d'eux au repos.
Rose passa devant sans y toucher. Elle ne portait rien qui exigeat d'etre aimee par une armure.
Plus loin, dans une lumiere plus verte, un grand bouclier oblong dormait sur son support.
— Ecoute de Silithus, dit Marjory.
Le bouclier avait ete fabrique a partir de couches de chitine qirajie, de plaques internes recuperees dans les profondeurs d'une forteresse du sud, d'inclusions de mineraux du desert et d'une technologie de stabilisation imperiale qu'aucun aqir n'eut jugee possible.
— S, dit Rose. — S, dit Marjory. S+, seulement si l'on combat des etres qui pensent en essaim. — Donc parfait pour certaines branches de la cour, murmura Rose.
Cette fois Marjory sourit vraiment.
Sur trois alcoves voisines, presque comme une petite famille perverse, reposaient :
- le Poing de Feu-Roi
- les Gants de Sept Coutures
- le Diademe de Salle Claire
Marjory les nomma sans theatralite, comme on nomme des officiers presents a l'appel.
— Combien de rang S ici ? demanda Rose. — Vingt-cinq. Quatre S+. Trois que je n'ai pas encore classes parce qu'ils sont plus intelligents que leurs derniers porteurs.
Rose fit lentement le tour de la table centrale. Des notes ouvertes y attendaient deja : schemas de greffe runique, comparatifs de resistance, tableaux d'humeur des metaux, remanence necrotique, affinite de porteur.
Ce n'etait pas seulement une armurerie. C'etait bien un laboratoire.
Et la se trouvait la vraie obscenite.
Il y avait, bien sur, les reliques anciennes. Mais il y avait aussi ce que l'Empire savait faire apres les avoir comprises. La rotonde ne conservait donc pas seulement des sommets. Elle prouvait que le sommet pouvait etre etudie, reproduit par fragments, puis reintegre a la machine dynastique sans jamais redescendre tout a fait a l'echelle commune.
Une cuirasse de guerre blanche, encore incomplete, decoupee pour une femme et non adaptee d'un patron masculin, doublee d'un reseau interieur de fils de mithril brodes dans une soie noire qui devait, a terme, repartir le choc d'impact comme on repartit une phrase sur plusieurs niveaux de lecture.
Deux anneaux de main gauche encore sous verre, chacun portant un petit fragment de pierre de mana polie qui n'augmentait pas la puissance brute, mais la proprete de depense.
C'etait mieux.
Un grand casque ouvert, inspire des plus anciennes lignes de cavalerie humaine, portait a l'interieur une inscription en trois couches :
- protection thermique
- refus de suggestion mineure
- correction du champ auditif en charge
Un harnais de selle de campagne reunissait argent noirci, maille de mithril cousue dans du cuir de warhorse imperial et doctrine equestre assez haute pour comprendre qu'une selle est deja une theorie de guerre.
Rose s'arreta devant une alcove un peu plus haute que les autres. La reposait une lance.
— Vous l'avez finie, dit-elle. — Non, repondit Marjory. Je l'ai rendue possible.
La lance avait commence sa vie comme une idee surgie apres l'etude de plusieurs armes anciennes retrouvees a la lisiere des grands champs de bataille et des armureries tombees : un peu de BWL dans la discipline des metaux noirs, un peu de Molten Core dans la tenue a la chaleur, un peu d'Ahn'Qiraj dans la memoire de vibration, et le reste purement imperial.
— Nom ? demanda Rose. — La Ligne d'Aberthol.
Rose ne dit rien pendant plusieurs secondes.
— Trop beau pour etre donne. — Evidemment.
Dans l'alcove vingt et une reposait une selle. Pas une armure. Pas une lame. Une selle.
— La Selle du Premier Siege, dit Marjory. — S ? demanda Rose. — S. S+ pour un vrai marechal. Les mauvais cavaliers n'y sentent rien. — Donc la plus cruelle de toute la salle.
Un peu plus loin, dans une niche volontairement tenue sombre, se trouvait ce que Rose appelait en prive les fautes magnifiques :
- une epee qui buvait trop bien le mana et finissait par appauvrir le porteur au repos
- un plastron qiraji trop sensible a la peur
- une cape de vol courte, concue pour le saut renforce, mais qui encourageait des decisions strategiques absurdes chez quiconque la portait trop longtemps
Rose s'arreta devant la cape.
— Vous auriez du la garder pour moi. — Justement non, dit Marjory. Tu aurais trouve le moyen de lui donner raison.
Cette fois, Rose rit franchement.
L'armure qui n'est pas encore a elle
Au fond de la rotonde, dans les quatre plus hautes alcoves, se tenaient les objets qu'aucune autre main ne touchait jamais.
Le Griffon de Guerre, non pas l'animal, mais son harnachement souverain. Le Bridon du Tigre Zulien, infiniment plus sobre qu'on aurait cru. Le Cercle de Translation Haute. Et enfin, dans l'alcove la plus discrete, presque offensante a force de refus decoratif, reposait une armure encore incomplete.
Marjory s'arreta devant elle. Rose aussi.
C'etait pour elle.
Pas entierement achevee. Pas meme annoncee. Mais deja la, deja exacte.
Plaques principales d'un gris de perle presque blanc. Structure interieure plus souple que celle de campagne de Marjory. Epaules moins hautes, taille plus mobile, hanches plus libres, protection thoracique pensee pour ne jamais gener les respirations profondes de l'arcane. A l'interieur, un reseau de fils brodes de mithril si fins qu'ils semblaient cousus par une main ayant oublie qu'elle etait humaine. Le col portait trois emplacements encore vides pour des gemmes de regulation, pas de puissance. De regulation.
Rose la contempla longtemps.
— Vous ne me l'avez jamais montree. — Elle n'etait pas encore assez silencieuse. — Quel rang ? — Si elle est finie juste, S+. Si elle est finie trop vite, S seulement. Si tu poses sur elle le mauvais sceau necrotique, je la ferai detruire devant toi.
Rose inclina legerement la tete.
— Donc elle est prete. — Non, dit Marjory. Toi, presque.
Le silence qui suivit fut long. Pas vide. Charge de tout ce qui, dans une lignee comme la leur, remplace les effusions par des verites utilisables.
Ce n'etait pas seulement l'emotion d'une fille devant une armure faite pour elle. C'etait quelque chose de plus dur : la preuve materielle qu'au sommet d'une telle dynastie l'avenir n'est pas espere comme chez les autres maisons. Il est prepare, calibre, contenu, presque deja present, au point que l'objet vous attend parfois avant meme que vous soyez tout a fait autorisee a devenir celle qui le meriterait.
Rose se detourna la premiere, precisement pour que le moment ne se transforme pas en scene.
— Combien d'objets ici n'ont jamais ete portes ? demanda-t-elle. — Neuf. — Et combien ne le seront jamais ? — Onze. — Pourquoi les garder ?
Marjory regarda la couronne d'alcoves, les lampes suspendues, la table centrale, les griffes d'etude, les notes, la pierre, le mithril, le silence.
— Parce qu'un empire qui donne tout ce qu'il possede finit par se vider d'un type de force plus profond que la generosite. Il y a des choses qu'on conserve non par avarice, mais parce qu'elles font tenir la mesure de ce qu'on pourrait encore faire.
Rose prit enfin une feuille de notes, la parcourut.
— Vous pourriez en distribuer trois sans faire de mal. — Oui. — Vous ne le ferez pas. — Non. — C'est presque indecent. — C'est la souverainete, dit Marjory.
Rose leva les yeux.
— Vous parlez comme si les deux mots etaient synonymes. — A ce niveau, ils le deviennent souvent.
Puis Marjory fit le tour de la table centrale et posa une main sur un objet que Rose n'avait pas encore regarde ce soir-la.
Un simple anneau. Pas plus large qu'un ongle. Metal pale. Une seule pierre, gris clair, presque sans eclat.
Rose s'immobilisa.
— Vous le gardez encore ici. — Oui. — Je croyais que vous l'aviez rendu au reliquaire. — Pas celui-ci.
Il n'y avait pas besoin d'ajouter quoi que ce soit.
C'etait l'anneau d'etude qui avait appartenu a Marjory avant le trone. Pas sa plus grande relique. Pas un S+. Peut-etre meme seulement un A, ou B si l'on etait vulgaire. Mais l'un des objets les plus dangereux de la piece, parce qu'il rappelait qu'avant de posseder trente-deux artefacts classes S et S+, une femme pouvait encore n'avoir qu'un anneau mediocre, un esprit parfait, et assez de volonte pour faire honte au reste du siecle.
Rose le regarda longtemps.
Puis elle dit, tres bas :
— Voila pourquoi cette piece n'appartient qu'a deux.
Marjory acquiesca.
— Oui. — Parce qu'au-dela de la puissance, elle contient l'argument. — Exactement.
Elles firent encore un tour complet, lent, presque liturgique. Les noms passerent :
- Cendre-Juste
- Carapace d'Aprefange
- Ecoute de Silithus
- Poing de Feu-Roi
- Gants de Sept Coutures
- Diademe de Salle Claire
- Ligne d'Aberthol
- Selle du Premier Siege
et d'autres, encore, qu'un empire moins grand eut exhibes comme des miracles, quand les Cadifor les conservaient comme des possibilites tenues en laisse.
Enfin, au centre de la rotonde, Rose s'arreta.
— Si l'Empire tombe, dit-elle, cette piece devient le plus beau crime du continent. — Si l'Empire tombe, cette piece disparait avant que quiconque n'ait le temps de lui donner un nom. — Et si moi je tombe ? — Alors je choisis l'heritiere suivante, je ferme les quatre alcoves hautes, j'en detruis sept, j'en ensevelis six, et je laisse au reste le droit de nous regretter sans nous posseder. — Oui. C'est juste. — Et si c'est vous ?
Marjory la regarda. Le regard n'eut rien de tendre. Il fut plus haut que cela.
— Alors tu apprendras enfin pourquoi j'ai garde certaines choses loin de toi jusqu'ici.
Le silence qui suivit fut d'une qualite telle qu'on eut cru entendre les artefacts eux-memes choisir de ne pas intervenir.
Puis Rose dit, avec une legerete voulue :
— Je prefere nettement quand nous parlons de selles et de gants.
Marjory eut, cette fois, un vrai rire. Tres bref. Tres pur.
Et dans cette rotonde inconnue du monde, au milieu de trente-deux objets assez precieux pour faire vaciller plusieurs royaumes, entre reliques anciennes, syntheses imperiales, laboratoires de forme et promesses d'armure encore inachevees, l'Imperiale et son heritiere continuerent d'arpenter ce que l'Empire avait produit de plus dangereux :
non pas sa richesse, non pas meme sa puissance, mais la preuve materielle qu'une civilisation poussee assez loin finit par fabriquer des choses qu'elle n'ose plus montrer au jour de peur d'avoir a expliquer pourquoi elle a encore le droit d'exister.
