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FRAGMENT APOCRYPHE DU LIVRE DE ROSE — Sur le refus de l'immortalite
Scene canonique

FRAGMENT APOCRYPHE DU LIVRE DE ROSE — Sur le refus de l'immortalite

Ce texte est presente comme un fragment du **Livre de Rose**, ecrit par Rose elle-meme, ou elle expose les raisons de son refus de l'immortalite. Ce n'est pas un recit exterieur ; c'est la voix de Rose a la premiere personne. **Statut** : Texte canonique. Le s

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FRAGMENT APOCRYPHE DU LIVRE DE ROSE — Sur le refus de l'immortalite


Contexte

Ce texte est presente comme un fragment du Livre de Rose, ecrit par Rose elle-meme, ou elle expose les raisons de son refus de l'immortalite. Ce n'est pas un recit exterieur ; c'est la voix de Rose a la premiere personne.

Statut : Texte canonique. Le sommet litteraire absolu du lore Cadifor.


Le texte

On m'a demande pourquoi j'avais ferme la porte.

Ils disent cela comme on interroge une souveraine sur une campagne interrompue, sur un decret abroge, sur une couronne rendue a l'ecrin. Ils supposent encore qu'il s'agissait d'un choix de puissance, d'une pesee de couts, d'un arbitrage entre deux formes de regne. Ils ne comprennent pas que certaines decisions ne relevent plus du pouvoir, mais de l'etre ; qu'il est des seuils ou la volonte cesse de commander au monde et commence a repondre de ce qu'elle est devant lui.

J'aurais pu demeurer.

Je n'ignore rien de ce que ce verbe contient. Demeurer n'eut point ete ici la modeste prolongation d'une vie heureuse, ni l'avidite basse d'un coeur trop attache a sa propre forme. Demeurer, pour moi, signifiait traverser la frontiere, rompre avec l'usure commune, refuser a la chair son antique creance, derober au temps ce qu'il reclame de toute naissance. Je n'aurais pas ete la premiere. Le monde n'est pas peuple d'hommes seuls et de jours comptes. Les longs vivants existent. Les vieux rois de feuilles, les princes de soleil, les grandes races nees a l'ecart de notre cadence, les antiques intelligences qui voient les siecles comme d'autres voient les saisons, tout cela existe. L'immortalite n'etait donc pas, pour moi, une chimere vulgaire, ni meme une obscenite. Elle etait une possibilite reelle ; plus que cela : une possibilite defendable. Elle m'etait offerte non comme une ivresse, mais comme une continuite. Ceux qui me servirent l'appelaient necessite. Ceux qui m'aimerent y voyaient un salut. Ceux qui ne m'aimaient point, mais savaient compter, y trouvaient encore leur raison.

Car qu'etait-il, disaient-ils, de plus juste, de plus utile, de plus charitable au monde, que la duree de celle qui comprenait le plus ?

Je les ai entendus. Je les ai entendus mieux qu'ils ne s'entendaient eux-memes.

J'ai porte en moi des bibliotheques qui n'avaient pas encore ete ecrites. J'ai senti l'architecture du mana avant meme d'en connaitre les noms. Je n'ai pas etudie le monde comme une etrangere penchee sur des cartes ; j'ai vecu dans sa nervure. J'ai connu cette acuite ou une salle cesse d'etre une salle pour devenir une distribution de forces, une hierarchie d'intentions, une geometrie de peur, de loyaute, de silence et de fatigue. J'ai connu cette autre acuite, plus terrible encore, ou les traditions cessent d'etre des traditions pour redevenir des reponses mal cicatrisees a des fractures plus anciennes qu'elles. J'ai regarde la guerre jusqu'a son squelette, la foi jusqu'a sa soif, la magie jusqu'a son alphabet, la mort jusqu'a ses coutures.

J'ai compris, tres tot, que les hommes appellent souvent mystere ce qu'ils n'ont pas encore la force de deplier.

Et c'est la, precisement, qu'a commence mon peril.

Il ne residait pas dans le gout du noir, ni dans quelque fascination enfantine pour la profanation. Il ne residait pas meme dans l'orgueil, du moins pas dans sa forme grossiere. Mon peril etait plus haut, donc plus profond : j'avais trop de raisons. Je pouvais justifier l'exces. Je pouvais l'habiller de devoir, d'ordre, d'oeuvre inachevee, de responsabilite imperiale, de charge cosmique, de fidelite a l'ame du monde. Je pouvais dire : si une seule conscience est capable de tenir ensemble la guerre, la forme, la memoire, la theologie, l'arcane, le droit et l'avenir, alors cette conscience n'a pas le droit de se taire sous pretexte qu'elle est nee dans une espece mortelle. Je pouvais dire : l'interruption de ma pensee serait une perte objective pour le monde. Je pouvais dire : ce n'est pas moi que je prolonge, c'est le regne du vrai. Je pouvais dire encore : les faibles nomment transgression ce qu'ils ne peuvent porter ; les timides appellent blaspheme ce qui les depasse ; les ames de courte haleine erigent en morale le contour de leur peur.

J'aurais pu tout dire. Et tout cela eut ete, pour une part, exact.

C'est pourquoi il me fut si difficile de renoncer. Non parce que j'aimais trop vivre, mais parce que j'avais trop bien compris ce que je pouvais encore faire.

Longtemps, j'ai cru que la plus haute tentation de l'esprit etait d'ignorer. Je me trompais. La plus haute tentation de l'esprit, c'est de se croire autorise a tout poursuivre, parce que tout lui devient intelligible. Quand rien ne vous apparait definitivement opaque, l'interdit perd sa premiere armure. Quand la mort elle-meme commence a se laisser lire comme une organisation plutot que comme une simple fermeture, alors l'horreur change de figure. Elle cesse d'etre un gouffre ; elle devient une methode possible. A partir de la, le danger n'est plus la passion, mais la consequence.

J'aurais pu devenir durable.

Je n'ecris pas eternelle, car l'eternite n'appartient qu'aux naifs, aux dieux qui mentent, et aux poetes qui manquent de precision. J'aurais pu devenir durable, c'est-a-dire deplacer ma condition hors du rythme commun, habiter plus longtemps que les miens le meme ciel, survivre assez pour voir plusieurs generations prendre le pli de mes phrases, mes reformes devenir nature, mes intuitions se transformer en institutions, mes institutions en destin. J'aurais pu devenir ce qu'un empire aime le plus quand il a peur : une continuite incarnee. J'aurais pu etre, pour les siecles, le remede contre l'incertitude.

Et c'est justement pour cela que j'ai refuse.

Non parce qu'il est mauvais de durer. Non parce qu'il serait impur, en soi, d'echapper a la tombe. Non meme parce que je craignais le prix de l'art.

J'ai refuse parce qu'il m'est apparu, avec une lumiere si nette qu'elle en fut presque joyeuse, qu'au-dela d'un certain seuil la duree ne me conserverait plus dans mon humanite : elle m'en retrancherait.

On croit d'ordinaire que l'immortalite ajoute. C'est faux. Elle retire.

Elle retire la fraternite de condition. Elle retire l'obligation interieure de consentir a ce que tous consentent. Elle retire la commune vulnerabilite, ce mince pont par lequel les plus grands restent encore des notres. Elle retire le partage du destin, et sans ce partage il n'y a bientot plus ni peuple ni amour, mais seulement protection, administration, pitie peut-etre — jamais plus appartenance.

Je pouvais continuer a aimer les hommes en cessant d'etre tout a fait humaine. Je pouvais les gouverner mieux encore. Je pouvais les defendre, les instruire, les sauver, les ordonner, les elever. Mais je n'aurais plus ete l'une d'entre eux. J'aurais fini par les regarder depuis cet ecart ou la comprehension devient separation. Or j'avais vecu trop longtemps deja dans la singularite. Depuis l'enfance, j'avais ete l'exception avant d'avoir ete la fille, la difference avant d'avoir ete la soeur, la hauteur avant d'avoir ete la femme. Ma mere seule connaissait la temperature exacte de cette solitude. Elle seule savait ce que signifie etre trop vaste pour l'echelle commune sans pour autant cesser de lui appartenir. Apres elle, il me restait le monde — mais le monde n'est pas un interlocuteur, seulement une responsabilite.

Il m'est apparu alors que l'immortalite, pour moi, ne serait pas un accomplissement ; elle serait la fixation sans terme de ma separation.

Et soudain, ce qui m'avait paru naguere noble, ou du moins defendable, me sembla pauvre. Non bas, non vil — simplement pauvre. Car il est une pauvrete des grandeurs qui veulent durer pour ne rien perdre. Je ne voulais pas me perdre ; je voulais plus secretement encore ne pas perdre le monde. Je compris qu'a vouloir trop bien le garder, je risquais de le soumettre a la presence interminable d'une seule conscience, fut-elle la plus ordonnee, la plus savante, la plus subtile. Or un monde n'est pas fait pour devenir l'appendice d'un seul esprit, pas meme du meilleur.

Il faut que les empires survivent a ceux qui les comprennent. Il faut que les livres contiennent un blanc ou l'on puisse encore ecrire. Il faut que la mort demeure, non comme une humiliation, mais comme la misericorde faite a ce qui doit se transmettre au lieu de se prolonger indefiniment dans la meme main.

J'ai donc accepte — non, mieux : j'ai accueilli — l'idee de n'etre qu'humaine.

Que ceux qui n'ont jamais ete tentes d'etre autre chose ne parlent pas trop vite. Pour eux, l'humanite va de soi ; elle est un fait. Pour moi, elle a ete un choix. J'ai du la reconquerir depuis le bord ou je pouvais la quitter. J'ai du la nommer contre la flatterie des siecles, contre l'argument du bien commun, contre les voix savantes qui me promettaient encore des salles a ouvrir, des veines de savoir a poursuivre, des continents de pensee dont je ne verrais jamais l'autre rive. J'ai du dire non non pas au vide, mais a une raison superieure de continuer.

Et, lorsque je l'ai dit, ce ne fut ni peine ni deuil. Ce fut une joie.

Je ne parle pas d'une joie legere. Je parle d'une joie profonde, presque grave, de celles qui n'eclatent pas mais descendent. Une joie qui ne triomphe pas de quelque ennemi exterieur, mais d'un empire interieur plus vaste que tous les royaumes. Une joie de repos enfin merite. Une joie d'appartenance. Une joie de cesser d'etre appelee sans fin au-dela de soi. Une joie d'habiter sa forme au lieu de la trahir par ambition de duree.

Je suis humaine.

Je l'ai su alors avec une tendresse que je n'avais jamais eue pour moi-meme.

Humaine : non parce que moins qu'un dieu, moins qu'un dragon, moins qu'un antique ; humaine : parce qu'il y a une noblesse de la fin, une verite de la fatigue, une grace de l'inacheve, une splendeur de la transmission que les etres trop durables finissent souvent par oublier.

J'avais deja senti, avant ce choix, se deposer en moi une grande fatigue. Non pas l'epuisement bruyant des corps mediocres ni la lassitude capricieuse des ames decues, mais une fatigue profonde, impermeable, totale, silencieuse. Elle ne me diminuait pas ; elle me revelait. Elle me montrait que toute conscience, meme la plus haute, n'est pas faite pour coincider sans fin avec sa propre intensite. Il vient une heure ou le plus grand esprit ne demande plus a vaincre le temps, mais a consentir enfin a sa propre mesure. Non pas par faiblesse, mais par justesse.

J'ai aime alors ce mot si pauvre aux oreilles des ambitieux : assez.

Assez de regne pour avoir servi. Assez de savoir pour avoir transmis. Assez de grandeur pour ne plus avoir a la prouver. Assez de solitude pour preferer enfin la communaute du destin commun a l'orgueil de l'exception prolongee.

Qu'on ne me plaigne donc pas d'etre morte un jour.

Plaignez plutot ceux qui, ayant pu choisir l'humain, se sont refugies dans le refus de leur propre espece. Plaignez ceux qui ont prefere durer plutot qu'appartenir. Plaignez ceux qui ont cru que la victoire supreme consistait a ne plus partager la loi commune. Ils ont prolonge leur nom ; ils ont perdu leur lieu.

Moi, j'ai garde le mien.

J'ai ete fille. J'ai ete mere peut-etre autrement qu'en chair, mais par la forme laissee. J'ai ete reine. J'ai ete savoir. J'ai ete tentation. J'ai ete puissance. J'ai ete presque plus qu'humaine. Et puis j'ai choisi d'etre humaine tout entiere.

C'est pourquoi je suis morte en paix.

Non parce que je n'aurais plus rien eu a penser ; le reel excede toujours l'esprit qui l'embrasse. Non parce que mon oeuvre etait close ; aucune oeuvre digne de ce nom ne l'est jamais. Mais parce qu'il m'avait ete donne de comprendre enfin qu'une oeuvre humaine n'a pas pour vocation d'etre achevee par une seule conscience. Elle doit, pour rester humaine, accepter le relais, la perte, l'erreur, l'ecart, la reprise, la fidelite imparfaite, la main suivante.

La est la vraie noblesse de notre race : nous ne tenons pas parce que nous durons ; nous tenons parce que nous nous transmettons.

Que l'on dise donc de moi ce qu'il plaira aux siecles.

Qu'ils me nomment absolue, s'ils veulent flatter ce qu'ils craignent de ne jamais revoir. Qu'ils me pretent des dialogues avec les ombres, des savoirs interdits, des chambres d'archives ou les lampes ne brulaient pas de la meme maniere qu'ailleurs.

Je n'emporterai rien de cela contre eux.

Mais si quelqu'un, dans un age lointain, demande ce que j'ai compris au bord du plus grand pouvoir, qu'on lui reponde seulement ceci :

qu'il est plus haut de consentir pleinement a l'humanite que de la depasser ; et qu'il n'est pas de victoire plus pure que celle qui rend au monde sa liberte en refusant de le posseder trop longtemps.


Corrections definitives de l'auteur

Le renoncement de Rose n'est pas par rapport au temps — il est par rapport a l'humanite. Rose accepte avec plaisir, presque avec euphorie, sa condition de "juste humaine" alors qu'elle pourrait la depasser. C'est une decision metaphysique, pas un renoncement triste.

La grande fatigue : a partir de la quarantaine/cinquantaine, Rose connait une fatigue "impermeable, totale, silencieuse" — le prix d'avoir ete Rose. Pas une maladie. Le cout de cette densite soutenue pendant des decennies.

L'immortalite comme devoir : dans un monde ou Anasterian regne depuis 900 ans, ou les elfes et dragons existent, l'immortalite n'est pas absurde pour Rose — c'est presque un devoir. C'est precisement pour cela que son renoncement est si grand.