LE BAL DE CLAIRBOIS — Rose a l'improviste
Contexte
Lieu : Palais ducal de Clairbois, maison Ebonlocke, dans le duche d'Ebonlocke. Epoque : Annees 930+, sous le binome Marjory / Rose. Nature : Grand bal noble, reussi sans avoir vocation a devenir historique. Rose : Vient a l'improviste, en raptor razzashi, alors qu'elle etait chez une cousine au sud des bois. Hierarchie : Les ducs ne sont pas "dans le monde" de Rose. Meme les grands ducs restent pour elle des niveaux inferieurs de realite politique. Mais certains ducs de l'ancien espace stormwindien, faute de royaume intermediaire, repondent directement au sommet.
Note de travail : La question Wrynn n'est pas le sujet de la soiree. On est un siecle et demi trop tard pour toute revanche theatrale. Les Wrynn sont ici une maison de haute tenue symbolique, pas une blessure encore chaude.
Le palais
Le bal de Clairbois n'avait pas vocation a devenir historique.
Il devait etre simplement reussi — ce qui, dans le duche d'Ebonlocke, signifiait deja beaucoup plus que dans la plupart des autres maisons du Haut Royaume.
Le palais de Clairbois portait sur ses pierres noires et ses verrieres longues plus de six siecles de correction continue. Rien n'y etait neuf au sens vulgaire ; tout y avait ete affine. Les facades hautes, d'un noir bleute presque lustre par les pluies anciennes, se decoupaient dans la nuit avec cette elegance severe des architectures qui savent qu'elles n'ont plus besoin de convaincre. Les baies tres hautes, prises entre des pilastres clairs, montaient jusqu'aux corniches comme si la lumiere elle-meme y avait recu l'ordre de se tenir droite. Les balustrades de fer noir, les verrieres d'hiver, les galeries laterales, les petits ponts interieurs sur les jardins bas, tout donnait a l'ensemble un air de palais victorien reve par des gens ayant plus de gout, plus de memoire et moins de graisse sociale que les vrais Victoriens.
A l'interieur, la grande galerie de bal brillait d'un eclat retenu. Parquet sombre, lustres de cristal froid, voiles de lumiere sur les glaces hautes, panneaux de velours vert tres noir entre les portraits, couronnes de branches vernies, fruits tardifs dans des coupes fumees, corbeaux de metal au sommet des grilles interieures. La maison Ebonlocke savait exactement ou s'arreter pour que la magnificence ne devienne jamais du commentaire.
La societe reunie ce soir-la etait considerable sans etre enorme. Clairbois avait fait ce que les meilleurs duches savent encore faire : inviter non le plus grand nombre, mais le bon spectre.
On y voyait :
- plusieurs Berrybuck des Collines-aux-Corbeaux, en excellence cerealiere et financiere
- deux Griffith de la Colline des Sentinelles, vetus comme si l'argent avait enfin rencontre des tailleurs dignes de lui
- une branche Wrynn de tres haute tenue, parfaitement a sa place dans la piece, parfaitement etrangere a tout miserabilisme memoriel
- des Corand, des Vaureuil, des Brisecendre, des Marden, des Roncefer, des Fenecourt de province montante, quelques abbesses de sang noble, deux chevaliers de ligne, un commandeur paladin, des filles deja promises, et des hommes assez bien nes pour savoir ne pas trop parler de leurs terres avant minuit
Les femmes portaient la mode haute des annees 900 :
- tailles sculptees
- jupes plus courtes a l'avant
- traines plus legeres
- epaules plus libres
- manches parfois transparentes ou fendues
- collants de soie tres sombre sous les etoffes
- bottines fines ou souliers de satin renforce
- bijoux mieux integres au corps qu'ajoutes dessus
Le Moyen Age ancien avait disparu depuis longtemps des grandes maisons du Haut Royaume.
Ici, la noblesse ne se couvrait plus par pudeur. Elle se composait par pouvoir.
La musique tenait la salle dans un etat de grace disciplinee. Les couples entraient et sortaient du quadrille avec cette exactitude un peu nerveuse des grands bals ou tout le monde espere secretement qu'aucun evenement superieur ne viendra reecrire l'echelle de la soiree.
Puis le raptor arriva.
L'arrivee de Rose
On l'entendit d'abord.
Pas comme on entend un cheval. Comme on entend une decision etrangere au protocole.
Griffes sur pierre. Souffle plus sec. Sifflement bref du palefrenier de la grille. Puis un cri etouffe de petit page. Puis silence.
La musique continua trois secondes. Puis mourut.
Dans le vestibule vitre, les domestiques se figerent. Deux gardes de porte mirent la main au pommeau sans tirer, parce que meme la panique a ses hierarchies.
La duchesse de Clairbois, qui avait gouverne quarante ans de receptions sans jamais confondre elegance et faiblesse, sentit aussitot la chose la plus importante : on ne venait pas ainsi annoncer une visite. On venait deja avec elle.
Le grand raptor razzashi etait rouge sombre, long, maigre, rapide jusque dans son repos, barde d'un harnais de haute qualite qui n'avait rien d'ornemental. Les boucles, les sangles, les plaques, tout disait l'usage frequent et la noblesse du proprietaire. Pas un animal de parade. Un predateur tenu a un degre de culture superieur.
Et dessus, une femme que la moitie de la salle reconnut avant meme de l'avoir reellement vue.
Il y a des apparitions qui humilient la lumiere. Celle-ci la corrigea.
Rose descendit seule. Pas de suite. Pas de heraut. Pas de garde. C'etait pire.
Elle venait manifestement de route courte, ou de visite privee. Ce qui la rendait presque plus irreelle. Une haute silhouette aurait peut-etre rassure. Mais Rose n'etait pas haute. Elle etait plus dangereuse que cela : parfaite a taille humaine.
Un metre soixante-quatre peut-etre, pas un de plus. Le corps exact. Minuscule au regard de la fonction, donc d'autant plus scandaleux.
La robe qu'elle portait n'avait rien d'une tenue de voyage improvisee. Il fallait etre idiot pour croire qu'une femme comme elle improvise sans style. Etoffe gris nuit tres sombre, presque liquide, coupee pres du corps, taille tenue, hanches nettes, jupe courte devant jusqu'au haut du tibia, plus longue derriere, collants noirs profonds, bottines fines, manches longues ajustees, gorge peu decouverte mais ligne assez pure pour que toute la salle la voie quand meme. Les coutures portaient des fils d'argent presque invisibles. Aux mains, quelques bagues, trop sobres pour etre simples. Ses cheveux, releves vite mais parfaitement, laissaient le visage regner seul.
Et ce visage.
Ce n'etait pas seulement la beaute. Ce n'etait meme pas la jeunesse. C'etait l'injustice.
Quelque chose de si lumineux, si exact, si vivant, si presque angelique dans la coupe, avec ce fond de joie taquine et cette ombre de toute-puissance derriere, que plusieurs personnes dans la salle eprouverent exactement la meme sensation physique : une forme de recul interieur, comme si le corps comprenait avant l'esprit qu'il voyait quelque chose de trop haut pour sa propre economie nerveuse.
Ce n'etait pas le trouble simple qu'inspire une tres belle femme. C'etait plus grave. La salle sentit, avec cette brutalite muette des verites que le corps lit avant la pensee, qu'un etre presque trop grand pour son echelle venait d'y entrer sans effort, et que chacun allait devoir, pour le reste de la nuit, se supporter a sa vraie taille.
Le plus jeune Griffith palit franchement. Une dame Berrybuck porta la main a son eventail sans jamais l'ouvrir. Le commandeur paladin cessa de respirer une seconde. Une fille de seize ans, promise depuis trois semaines, sentit ses jambes devenir tres legeres et detesta son fiance de tout son coeur a cet instant precis pour la simple raison qu'il existait encore dans le meme monde que ce qu'elle avait devant elle.
Rose, elle, regarda la salle, et sourit comme si elle venait de surprendre de vieux amis a table.
— Pardon, dit-elle. On m'a dit qu'il y avait de la musique, et je n'etais pas assez loin pour rester polie.
L'assemblee rit. Parce qu'elle l'avait autorise a le faire. Et aussi parce que, sans cela, certaines personnes se seraient probablement evanouies.
La duchesse de Clairbois s'avanca. Elle salua parfaitement. Ni trop bas, ni trop peu. C'etait la le privilege des grandes maisons anciennes : elles savent encore accueillir plus haut sans se casser elles-memes.
— Altesse. — Duchesse. J'etais chez ma cousine au sud des bois, j'ai vu vos fenetres, j'ai suppose que vous me pardonneriez apres. — Nous commencerons donc par vous pardonner avant de penser a vous recevoir. — C'est toujours plus elegant.
La duchesse comprit immediatement qu'elle n'etait pas venue pour juger, ni pour prendre le centre, ni pour menacer la salle. Elle etait venue pour s'amuser.
Soulagement. Puis panique d'un autre ordre. Parce qu'une Rose venue pour s'amuser etait peut-etre plus difficile encore a gerer qu'une Rose venue officiellement.
La musique reprit. Plus haut. Mieux.
Et la soiree changea de nature. Pas brutalement. Par densification.
La redistribution
Tout le monde sentit aussitot que le bal n'etait plus "le bal de Clairbois", mais une soiree ordinaire touchee par quelque chose d'extraordinaire. On ne parlait plus de l'evenement, on le respirait. Les serviteurs marchaient mieux. Les rires devenaient plus propres. Les hommes redressaient les epaules avant de decouvrir que cela ne suffisait pas. Les femmes, surtout les meilleures, devenaient plus belles ou plus lucides selon ce qu'elles avaient reellement dans le fond.
On ne se sentait pas tant juge que mesure. La nuance etait plus terrible. Une vraie souveraine humilie parfois ; Rose faisait pire : elle rendait les proportions.
Les jeunes hommes de grande maison sentirent soudain qu'il leur manquait un degre de densite quelque part entre le sternum et l'idee qu'ils se faisaient d'eux-memes. Les jeunes filles les plus ambitieuses, a l'inverse, se redresserent. Certaines avec une joie presque brutale. D'autres avec cette douleur noble qu'on eprouve devant un modele trop grand pour etre facilement envie.
Une femme Berrybuck glissa a sa soeur : — Voila ce que ca donne quand le sang cesse de se contredire.
Sa soeur repondit : — Non. Voila ce que ca donne quand quelqu'un est assez forte pour faire tenir plusieurs sangs dans une seule ligne sans leur permettre de bavarder entre eux.
Plus tard, plusieurs temoins de bonne foi diraient qu'ils avaient surtout vu ce soir-la une tres belle princesse venue s'amuser. Ils mentiraient un peu, mais sans mauvaise intention. Ce qu'ils avaient reellement vu etait plus difficile a raconter : non pas une femme plus admirable que les autres, mais une difference d'echelle assez haute pour forcer tout un salon a redevenir sincere dans sa maniere meme d'occuper l'espace.
Rose ne traversa pas la salle comme les autres grandes dames. Elle la depouilla de son superflu.
Ce n'etait pas volontaire ; c'etait pire. Sa simple progression faisait tomber autour d'elle les couches inutiles. La conversation qui la precedait se resserrait. Celle qui lui survivait s'ameliorait ou se revelait inferieure. Les gestes devenaient plus nets. Les hotesses plus dignes. Les paresseux plus visibles. Meme la musique paraissait soudain mieux ecrite, alors que les musiciens n'avaient rien change.
Les danses
Rose dansa presque immediatement.
Pas avec le duc. Pas avec l'heritier Griffith. Pas avec un Wrynn tres raide de belle maison. Avec la fille ainee Berrybuck.
Choix parfait.
Une jeune femme de vingt ans, grande, tres bien nee, tres droite, assez intelligente pour n'avoir pas pris la lumiere de Rose pour une humiliation personnelle, ce qui la distinguait deja de beaucoup.
Quand elles se mirent en place, la salle entiere comprit quelque chose de nouveau : Rose n'avait pas besoin d'un cavalier pour transformer un bal en legende.
Et la, elle se montra. Pas toute. Juste assez.
Le premier tour fut impeccable, presque sage. Puis, a la troisieme reprise, Rose relacha un souffle de mana dans la traine de sa partenaire ; l'etoffe prit un mouvement plus vif, presque aerien, comme si le tissu eut decide d'etre meilleur qu'il n'avait le droit. Au changement de ligne, un courant tres leger corrigea la musique ; le tempo se resserra d'un quart de battement, juste assez pour rendre les autres couples soudain un peu petits. A la huitieme mesure, Rose allegea son propre pas d'une demi-seconde, presque levita sans leviter, ce qui fit croire a la moitie des temoins qu'ils avaient mal vu et a l'autre moitie qu'ils n'avaient jamais su ce qu'etait reellement danser.
La fille Berrybuck, au lieu de paniquer, suivit.
Rose eclata de rire au milieu de la figure. — Voila, dit-elle tres bas. On peut donc encore sauver cette salle.
La Berrybuck rougit, puis rit aussi.
Autour, plusieurs jeunes hommes decouvrirent avec une douleur calme que leur place dans le monde venait de retrecir pour toujours.
Mais Rose n'avait rien de cruel. Pas ce soir-la.
Elle enchaina ensuite avec :
- une Wrynn tres bien tenue, qu'elle respecta precisement comme il fallait
- un jeune paladin noble, qu'elle fit suer juste assez pour lui laisser une vraie memoire
- et un Griffith superbe, a qui elle donna une danse parfaite, presque sans magie, comme on rend l'honneur a quelqu'un qui n'est pas ridicule mais qu'on n'a aucune raison d'encourager a se croire plus rare qu'il n'est
Entre les danses, elle parlait. Et la se revelait le vrai gouffre.
Parce qu'en face d'elle, il n'y avait pas des genies. Il y avait des gens tres bien. Excellents parfois. Mais humains a une intensite ordinaire.
Donc Rose se rendait accessible. Tres accessible. Et l'abime n'en etait que plus beau.
C'etait peut-etre cela, au fond, qui troublait le plus les gens de Clairbois : elle n'avait pas besoin d'etre lointaine pour rester presque insoutenable. Elle se tenait a leur portee, parlait comme si leur monde meritait encore d'etre habite, et c'est precisement cette grace qui rendait l'ecart plus impossible a nier.
Avec une dame de quarante ans, elle parla robes, coupes, doublures et coutures internes comme si le sort du Haut Royaume s'y jouait — ce qui, a certains niveaux, etait vrai. Avec un vieux Berrybuck, elle parla ble, pluies tardives et fourrages de guerre mieux que son propre intendant. Avec une jeune femme Griffith trop belle et pas assez profonde, elle parla si gentiment de verrieres qu'au bout de trois minutes la pauvre fille comprit d'elle-meme, avec une nettete presque douloureuse, a quel point elle etait limitee sans que Rose eut jamais eu besoin de la blesser.
Puis il y eut les dix pour cent serieux. Pas plus.
Le duc de Clairbois l'approcha enfin dans le petit salon des Corbeaux, entre deux services de rhum vieux et de petites viandes froides.
L'homme etait un vrai duc. Pas un figurant de parchemin. Lignee stable. Revenus enormes. Douze a quatorze mille hommes mobilisables selon saison. Un de ces ducs directs qui, faute de royaume de Stormwind intermediaire, repondaient au sommet plus qu'aux autres. Donc, oui, un n-2 qui comptait reellement.
Mais il restait un n-2.
Il salua. Elle s'assit avant lui. L'ordre du monde fut rappele sans violence.
— Altesse, dit-il, si votre venue est libre, j'en suis honore. Si elle est indirectement significative, j'aimerais l'etre utilement.
Rose prit le petit verre de rhum. Le sentit sans le boire.
— Vous etes un bon duc, dit-elle. C'est pour cela que je vais vous repondre honnetement. Ma venue n'a aucune signification politique ce soir. En revanche, puisque vous etes la, vous augmenterez de huit pour cent la reserve mobile de fourrage de vos relais avant l'hiver. Les chiffres de vos gens sont trop optimistes, et si la neige arrive tot, vos chevaux mangeront du prestige.
Le duc cligna une fois. — Oui, Altesse. — Et remplacez votre second maitre de route. Il pense mieux les pierres que les pluies.
Le duc inclina la tete. Rien dans son visage ne trahit la surprise ; pourtant, a l'interieur, la secousse fut profonde. C'etait cela, rencontrer Rose : etre traite a la fois comme un homme important et comme un objet transparent.
— Je le ferai demain. — Faites-le ce soir. Demain, il saura deja qu'il doit vous mentir mieux.
Puis elle lui sourit, legere comme une soeur insolente. — Et maintenant, si vous continuez a me parler gestion, je vais croire que Clairbois ne sait plus boire.
Il rit. Trop fort. Parce qu'il etait soulage.
Le domino
La vraie soiree, cependant, commenca apres minuit.
Pas sous les lustres. Pas dans la grande galerie. Mais dans une salle basse, laterale, presque cachee derriere les serres noires, ou les jeunes nobles, les vieux esprits fatigues de danser et les gens capables de rire encore se repliaient pour le rhum, les petits cigares, les dominos, les paris minuscules et les verites beaucoup plus vraies que celles du quadrille.
Rose y entra comme elle etait entree partout ce soir-la : en supprimant soudain l'inutile.
Et c'est la qu'elle le rencontra.
Il s'appelait Gaspard Fenecourt.
Petite famille provinciale montee, tres loin des grands ducs, tres pres des excellentes tables, des bons chevaux gras, des terres assez stables pour engendrer des fils droles, arrogants et mal calibres pour leur propre bien.
Gaspard etait gros, pas mollement mais joyeusement ; bien habille, un peu trop serre dans son gilet ; pas beau, pas laid, avec cette tete inoubliable de garcon a qui la vie a donne juste assez d'esprit pour comprendre qu'il ne sera jamais sublime, mais assez de culot pour en faire une arme contre les autres.
Il ne fut pas intimide. Pas parce qu'il etait pur. Pas parce qu'il etait profond. Pas parce qu'il etait saint. Parce qu'il avait, ce soir-la, exactement le melange qui convient aux miracles sociaux :
- assez peu de hauteur pour ne pas trembler
- assez de betise pour rester debout
- assez de drolerie pour survivre a sa propre insolence
Il etait au domino avec trois autres hommes. Il leva a peine les yeux quand Rose s'approcha. — Vous prenez une place, Altesse ? demanda-t-il. On joue mal, mais on paie honnetement.
Toute la piece se figea.
Un petit noble de province venait d'adresser a Rose — pas encore "l'Absolue" officiellement, mais deja catastrophe vivante — la meme voix qu'a un cousin venu boire apres chasse.
Lysenne Ellyrion, presente plus loin, cessa net de rire. Le jeune Griffith eut l'air de souhaiter sa propre mort. Une dame Berrybuck porta la main a sa bouche. Un vieux chevalier murmura un debut de priere par pur reflexe culturel.
Rose, elle, regarda Gaspard Fenecourt pendant trois secondes. Puis elle tira une chaise. — Jouons.
La salle entiere bascula.
Les cinq premieres minutes furent irreelles. Parce que Gaspard ne changea rien.
Il n'essaya pas :
- de la flatter
- de la seduire
- de la servir
- de la menager
- de devenir plus intelligent qu'il n'etait
Il resta exactement ce qu'il etait : un petit noble provincial tres drole, pas tres fin, mais prodigieusement a l'aise dans ce territoire minuscule et total qu'est une table de domino entre gens qui savent perdre la face en riant.
Et il la battit. Une fois.
Les gens se regarderent. Rose sourit. Demanda sa revanche.
Il la battit encore. Troisieme partie. Encore.
A la quatrieme, il commenca a commenter ses coups. — Non, non, pas celui-la. Celui-la, c'est un coup de femme trop belle qui croit qu'on va lui pardonner l'orgueil de la main.
Toute la salle mourut interieurement.
Rose, elle, posa ses dominos, le regarda, puis eclata d'un rire si pur, si violent, si enfantin presque, que deux servantes dans le couloir voisin se mirent a rire aussi sans meme savoir pourquoi.
Cinquieme partie. Gaspard la cochon.
Cette fois, il y eut un vrai bruit physique de sideration. Un verre manqua de tomber. Quelqu'un dit "oh non" comme dans une chapelle.
Rose se pencha en arriere sur sa chaise, main sur le ventre, incapable de parler pendant plusieurs secondes. — Encore, dit-elle enfin.
Sixieme. Il la re-cochon.
La piece explosa. Pas de peur cette fois. De rire.
Meme les plus nobles, meme les plus tenus, meme ceux que le respect paralysait encore une heure auparavant, furent balayes par ce que Rose degageait soudain : une euphorie de defaite tellement haute qu'elle rendait tout le monde plus vivant.
Elle se leva d'un coup, contourna la table, attrapa Gaspard Fenecourt par la tete comme une grande soeur victorieuse attrape son petit frere apres une bataille absurde, lui decoiffa sans la moindre solennite et cria presque : — Celui-la est a moi.
La salle entiere eclata. On en pleurait. On en tombait sur les fauteuils. Le commandeur paladin, qui n'avait pas ri ainsi depuis la mort de son frere, dut s'asseoir.
Gaspard, rouge, ivre de sa propre audace et deja pret a mourir heureux si on le decapitait ensuite, lanca : — Vous jouez tres mal pour une semi-deesse, Altesse.
Le silence tomba une demi-seconde. Puis Rose lui versa du rhum. — Et vous tres bien pour un homme qui a l'air d'avoir ete eleve au beurre et a la saucisse.
Il but. Elle aussi.
Et la, le miracle social s'accomplit. Ils devinrent, pendant une heure, les deux poles les plus vivants du palais.
Pas parce qu'ils etaient egaux. Mais parce qu'ils etaient parfaitement disproportionnes, et que cette disproportion, au lieu d'ecraser la scene, la rendait plus belle.
Rose lui parla comme a un prodige local qu'elle venait de decouvrir : elle lui fit raconter ses soeurs, son pere, ses terres, ses dettes, ses chiens, les cures idiots de sa province, ses trois fiancailles ratees, la raison pour laquelle il gagnait si bien au domino.
Sa reponse fut merveilleuse de petitesse vraie : — Parce que les gens intelligents veulent toujours trop prouver avec leurs mains. Les bons joueurs, eux, savent etre mesquins au bon moment.
Rose se plia de rire. — Voila. Tu travailleras pour moi.
Gaspard cligna. — Pardon ?
Elle le tenait encore par le col, tres legerement. — Pas ici. Pas tout de suite. Tu vas d'abord prendre de la mache. Je te mets dans un de mes comtes. Diplomatie locale. Terrain. Gens. Tavernes, marches, susceptibilites, familles, et aucune phrase de plus de dix mots avant un an.
La salle se tut de nouveau, mais autrement. Parce que cette fois, Rose ne riait pas seulement. Elle triait.
Gaspard la regarda avec la franchise stupide des hommes trop droles pour bien comprendre la taille de leur propre chance. — Et le salaire ?
Rose haussa les epaules. — Dix fois celui que tu n'as pas encore.
Il la regarda encore deux secondes. Puis : — Vous etes sure que ce n'est pas le rhum ?
Elle prit son verre. — Je suis sure que tu vaux plus que ta table provinciale. Et que tu es l'un des seuls ici assez vivants pour avoir ose me cochon deux fois sans mourir de ton propre respect avant.
Puis, d'un ton plus bas, presque plus doux : — C'est rare. Je paie cher le rare.
Ce que Clairbois offrit ce soir-la
La piece comprit alors quelque chose de tres important sur Rose : son rire n'etait pas une deviation de sa grandeur. C'en etait une des formes.
La catastrophe vivante, la fille de Marjory, la plus grande conscience humaine connue, la beaute qui desarme les sexes, la main qui pourrait presque defaire un champ de bataille a elle seule, se revelait aussi capable de reconnaitre d'un coup, dans un petit noble gras et insolent, un talent minuscule mais vrai — et de le tirer vers le haut avec la meme souverainete qu'elle avait mise a faire danser les lustres.
Le bal continua ensuite, mais plus rien ne fut tout a fait pareil. Pas parce que Rose l'avait domine. Cela allait de soi. Mais parce qu'elle l'avait eleve, puis humanise, puis presque sanctifie par le rire.
Et quand elle repartit enfin, bien plus tard, sur son raptor razzashi, le palais de Clairbois garda longtemps cette impression propre aux tres rares nuits ou les grands mondes se touchent : qu'une femme trop haute pour etre jalousee honnetement avait traverse leurs lustres, leurs dominos, leurs danses, leurs rhums, leurs petites fortunes et leurs grands noms — et qu'au lieu de les reduire a la poussiere, elle leur avait donne, pour quelques heures, l'ivresse inoubliable de se sentir admis plus pres du feu qu'ils n'auraient jamais ose l'esperer.
