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LA SOIREE DE LIGNEE — Potins d'Empire a New Avalon
Scene canonique

LA SOIREE DE LIGNEE — Potins d'Empire a New Avalon

**Lieu** : Palais secondaire de New Avalon. Le grand palais portait l'Empire ; celui-ci portait ce qui, dans l'Empire, n'avait pas besoin d'etre declare pour exister. **Nature** : Soiree intime entre femmes. Service entierement feminin — quand les hommes sorte

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LA SOIREE DE LIGNEE — Potins d'Empire a New Avalon


Contexte

Lieu : Palais secondaire de New Avalon. Le grand palais portait l'Empire ; celui-ci portait ce qui, dans l'Empire, n'avait pas besoin d'etre declare pour exister. Nature : Soiree intime entre femmes. Service entierement feminin — quand les hommes sortent d'une piece, certaines phrases cessent de devoir perdre du temps a contourner leur vanite. Ambiance : Decontractee (dans la mesure ou Marjory peut l'etre), potins d'empire, discussions sur la lignee et sur les affaires courantes du Haut Royaume.

Note de l'auteur : Voir l'imperatrice vivante est deja, vu la taille de l'empire, une anomalie. Etre invitee par elle dans le "cercle tertiaire" est un honneur absolu. Il y a 3 ou 4 "univers" d'ecart entre Marjory/Rose et ces femmes. Mais cela est su, et c'est "tres bien comme ca". Le privilege n'est pas d'approcher une idole ; c'est d'approcher d'assez pres une forme souveraine pour sentir ce qu'elle exige du monde sans avoir a le declarer.


Les invitees

Aelys Cadifor, duchesse de Karazhan — 56 ans. Mage rang IX. 27 en erudition. Ainee de plus de 10 ans de Marjory, vieille branche Cadifor. Geant pour n'importe quelle autre maison. Robe d'un vert si sombre qu'il en devenait presque noir. Karazhan lui avait donne une densite interieure qui se voit jusque dans la maniere de rester silencieuse.

Lysenne Ellyrion, duchesse du Val d'Est — 32 ans. Chasseuse rang VIII. Corps vivant des femmes qui montent souvent a cheval, tirent a l'arc, dorment parfois dehors sans trouver cela romanesque. Beaute des choses qui ne s'embarrassent pas d'etre jolies : front franc, bouche mobile, yeux d'une couleur claire indelicate pour les menteurs. Mains marquees par les gants, le cuir, les faucons, les arcs et les renes.

Serena Ablot, reine consort de Hautebrande — 43 ans. Demoniste rang VII. Nee Ablot — une famille qui n'avait jamais eu assez de prestige pour s'autoriser l'incompetence. Elegance legerement sombre des femmes qui ont compris tres tot que les salons sont plus dangereux que les cryptes. Robe d'un rouge assourdi que seule une tres grande confiance permet de porter sans vulgarite.


Le lieu

Les plafonds y etaient plus bas, non par economie, mais par intention. Les voix y devenaient plus precises. Partout, le gout avait ete pousse a ce point ou il cesse de vouloir convaincre. Tapis de soie epaisse. Consoles de marbre noir veine de lait. Petites tables incrustees de nacre froide. Fourrures blanches jetees sur les dossiers non pour chauffer, mais pour corriger la ligne. Dans les angles, de grands vases de cristal mineral retenaient des branches d'hiver chargees de fruits tardifs, non pas des fleurs : ici, meme l'ornement devait avoir une densite de saison.

Ce n'etait pas seulement une belle piece. C'etait un lieu pense pour qu'en presence de Marjory la conversation monte d'elle-meme d'un degre, comme si les choses, autour d'elle, refusaient d'etre mediocres sans recevoir pour autant l'excuse de se croire sacrees.

Le service

Petites tartes fines a l'oignon doux et au fromage sec ; poires froides coupees en eventail ; lamelles de truite fumee ; pain noir encore tiede ; beurre sale travaille aux herbes ; figues brunes ouvertes au couteau ; creme d'amande au miel pale ; vin blanc de cote imperiale ; liqueur ambree de reserve ; et un the de montagne si pur qu'il ressemblait moins a une boisson qu'a une correction de l'esprit.


LA SCENE

I. Les poires et la bienvenue

Marjory prit une tranche tres fine de poire, la gouta, puis dit : — Le fruit est excellent. Donc quelqu'un a l'intendance dort.

Aelys leva sa coupe. — Ou bien quelqu'un a enfin compris qu'il est moins couteux de payer tres cher une bonne poire que de corriger pendant six mois les consequences d'une poire moyenne servie trop haut.

Rose sourit. — Voila pourquoi il est toujours utile d'inviter Karazhan. On n'y perd jamais une phrase.

Lysenne : — J'aurais plutot commence par dire que votre palais secondaire donne envie de redevenir roturiere. Les nobles, chez nous, ont trop de meubles.

Serena, riant : — Au moins, vous avez le merite de dire immediatement ce que d'autres pensent apres la troisieme coupe.

Marjory les regarda l'une apres l'autre. — Si ce soir vous vous conduisez comme des femmes prudentes, nous perdrons toutes du temps. Je vous ai fait venir pour l'epargner.

La phrase eut sur les trois invitees cet effet tres particulier qu'ont parfois les paroles de sommet : elle ne les intimida pas. Elle les regla. Chacune sentit aussitot de combien de degres elle pouvait se hausser sans ridicule, et de combien elle serait vue si elle tentait encore de tricher avec sa propre qualite.

II. Le faucon beni

Lysenne : — Dans ce cas, j'ouvre avec un scandale mineur qui m'a beaucoup plu. La comtesse de Vaureuil a fait benir le nouveau faucon de son fils par un pretre de la Lumiere, un druide du cercle forestier et la vieille guerisseuse des marais. Les trois etaient presents. Les trois ont recite quelque chose. L'oiseau s'est echappe le jour meme.

Rose : — C'est une tres bonne histoire. — Pourquoi ? — Parce qu'elle resume l'epoque. Les gens veulent tant couvrir leurs enfants de toutes les formes possibles de legitimite qu'ils finissent par les confier a des incoherences rituelles. Le faucon a probablement eu le seul reflexe sain de la scene.

Aelys : — Non. La meilleure partie, c'est que l'enfant a pleure publiquement, ce qui oblige maintenant sa mere a soutenir que l'oiseau est parti "par exces de benediction". J'admire les gens capables de faire de leur betise une cosmologie.

Marjory : — La comtesse de Vaureuil a toujours eu besoin de trois autorites la ou une intelligence aurait suffi.

Serena eut ce sourire tres fin des femmes qui savent reconnaitre qu'une phrase vient de retablir plus qu'un jugement. Dans n'importe quelle autre piece, cela n'eut ete qu'un mot d'esprit superieur. Ici, sous Marjory, meme une remarque sur une comtesse mediocre reprenait aussitot la taille d'un principe de civilisation.

III. Le jeune Cadifor de Hautebrande

Serena : — Hautebrande a son propre theatre en ce moment. Le roi a nomme un jeune Cadifor de dix-neuf ans a la garde de la frontiere ouest. Tres beau. Tres poli. Tres sur de lui. Trois jours plus tard, deux veuves de notables, une prieure et la fille du tresorier se sont decouvert une passion soudaine pour les affaires militaires.

Lysenne : — Et il commande bien ?

Serena : — Non. Mais il se tient admirablement mal au bon age, ce qui produit a la cour un prestige incomprehensible pour les esprits sains.

Rose : — Le nom ? — Alaric de Hautes-Cendres.

Aelys, fermant les yeux : — Par pitie.

Marjory : — Une nature de chef se voit a la premiere mutinerie. Pas a la maniere dont les femmes de quarante ans l'excusent avant.

Serena : — Dois-je comprendre que je puis lui briser les genoux socialement avant qu'il ne le fasse lui-meme ?

Rose : — Non. Laissez-le se tromper encore deux fois. S'il est seulement joli, il s'effondrera. S'il a un fond, il decouvrira l'utilite de la honte. Les hommes tres bien nes ont parfois besoin de deux humiliations avant d'etre interessants.

Aelys : — Les femmes aussi. Mais nous avons l'avantage de l'apprendre plus tot, parce que le monde ne nous laisse jamais croire tres longtemps que la seule beaute suffit.

Marjory : — C'est aussi pourquoi vos maisons tiennent encore.

IV. La fille du sanglier

Lysenne : — J'ai mieux. Le vieux duc d'Aubeterre a demande a ce qu'on place sa petite-fille, quatorze ans, chez les religieuses du Lac Clair, pour la "purifier d'une tendance excessive a la chasse". L'enfant a fui trois fois, a vole deux arcs, et a ramene hier un sanglier devant la grille du couvent.

Rose : — Je l'aime deja.

Serena : — Tout depend de la taille du sanglier.

Lysenne : — Suffisante pour qu'une novice se soit evanouie. Et trop belle pour que l'abbesse ose appeler cela un peche sans paraitre ridicule.

Marjory : — Je lui laisserais six mois encore de fuite et de sanglier. Puis je l'enverrais chez June.

Rose : — Pas chez moi ? — Non. — Pourquoi ?

Marjory gouta la truite, jugea silencieusement le sel : — Parce qu'avec toi elle apprendrait trop vite le plaisir d'avoir raison contre la piece. June lui apprendra d'abord ce que coute une ligne.

Rose : — Je suis toujours punie d'etre plus amusante.

Aelys, regard de vieille parente qui ne s'embarrassait pas des couronnes : — Non. Tu es punie d'etre interessante trop tot.

Ce fut l'une des rares phrases de la soiree a faire taire Marjory une seconde entiere.

— Voila pourquoi je continue de l'inviter.

V. Heloise de Brisecendre

Aelys : — J'ai un potin plus serieux. Le duc de Brisecendre pretend que sa fille lit "trop" et pense la marier vite avant que la bibliotheque n'abime sa valeur d'alliance.

Serena : — Il faut vraiment que les hommes aient tres peu frequente les femmes pour croire encore cela.

Marjory : — L'enfant ?

Aelys : — Seize ans. Tres bonne memoire. Trois langues. Dessine des plans de tour en marge de ses livres de priere. Et vient de corriger, devant temoins, le latin liturgique de son propre chapelain.

Rose : — Son nom ? — Heloise de Brisecendre. — Ah. Celle qui a failli mettre le feu a une maquette de donjon parce qu'elle voulait verifier une circulation d'air.

Marjory : — Sauvable. Mais pas par mariage.

Lysenne : — Je la prendrais au Val d'Est pour un hiver.

Rose : — Pourquoi toi ?

Lysenne : — Parce qu'on lui a deja appris a penser comme une piece fermee. Je lui apprendrai que le monde a des liseres.

VI. Les copies de Rose

Lysenne mordit dans un morceau de pain et dit : — J'ai encore mieux, et cela vous plaira moins. Deux jeunes femmes de maison excellente ont commence a se vetir exactement comme Rose. Meme coupe de manche. Meme neutralite d'etoffe. Meme refus de couleur trop visible. L'une d'elles a meme essaye de tenir sa coupe sans la toucher.

Rose baissa les yeux sur sa propre main, puis eclata d'un rire si pur que meme Marjory le laissa durer.

Serena posa sa coupe. — Les noms, je t'en prie.

Lysenne, ravie : — L'ainee de Montfaucon. Et la seconde fille du marquis de Clairbois.

Aelys, tres seche : — Ce sont des filles sans voix. Il fallait bien qu'elles essaient d'emprunter une silhouette.

Rose eut encore un rire, puis se calma. — Non. Laissez-les. C'est un stade utile. Les mauvaises imitations fatiguent vite. Si elles ont un fond, elles decouvriront qu'on ne devient jamais dangereuse en copiant le silence d'une autre.

Marjory ajouta, plus froidement : — Et si elles n'ont pas de fond, l'etoffe leur fera du mal plus tot que la morale.

Serena dit alors, avec ce tact particulier des femmes tres intelligentes qui savent qu'un mot juste vaut mieux qu'une flatterie haute : — Voila une phrase qui meriterait d'etre cousue a l'interieur de tous les vetements de cour.

Rose leva sa coupe vers sa mere. — Vous voyez ? Meme en parlant de manches, vous trouvez encore le moyen de reformer la civilisation.

Marjory repondit sans sourire : — La civilisation se reforme surtout dans les choses que les hommes se croient dispenses de penser.

VII. Andrea Gahron

Ce fut Aelys qui, apres un instant, devia la soiree vers la lignee elle-meme.

— Rose, dit-elle, on m'a rapporte que tu avais corrige la semaine derniere la lecture d'un jeune cousin sur Andrea Gahron, en disant qu'il la lisait "comme une belle femme utile alors qu'elle etait une force oblique de fondation". Est-ce vrai, ou bien l'enfant a-t-il simplement voulu se rendre interessant en te pretant une phrase superieure a son intelligence ?

Rose sourit. — C'est a peu pres exact. — Developpe, dit Marjory.

Lysenne s'adossa davantage. Serena posa sa coupe. Meme les servantes, sans rien laisser paraitre, comprirent que la conversation changeait de densite.

Rose repondit : — Les jeunes lisent encore Andrea Gahron comme une correction sentimentale d'Aberthol. C'est indigne. Elle n'est pas le contrepoint doux de la ligne dure. Elle est le principe sans lequel la ligne dure serait restee trop simple pour durer. Aberthol fonde. Elle complexifie. Il eleve. Elle rend habitable. Il impose la forme. Elle lui donne de quoi seduire le monde assez longtemps pour qu'il l'accepte.

Aelys prit son temps avant de repondre. — C'est mieux que ce que disent les vieux.

Marjory, sans lever la voix : — Oui. Et voila pourquoi j'interdis les hommes d'histoire a mes plus jeunes neveux avant dix-sept ans. Ils confondent presque toujours les femmes de fondation avec les femmes de consolation.

Lysenne eut un rire bref. — Chez nous, ils confondent aussi les grandes chasseresses avec les jolies cavalieres.

Serena la regarda. — Cela, ma chere, c'est parce que les hommes n'ont jamais tres bien su ce que les femmes faisaient du sang quand elles n'avaient plus besoin d'en parler pour se prouver quelque chose.

Rose leva sa coupe vers elle, comme un salut plus que comme un toast.

VIII. Le cercle tertiaire

Marjory se redressa legerement. Le geste suffit a faire sentir que la soiree touchait a son point de perfection.

— Vous voyez, dit-elle enfin, pourquoi j'aime encore ces petites assemblees. Le monde entier croit que l'intelligence imperiale vit dans les conseils, les chartes, les sieges, les flottes, les conciles. C'est faux. Elle vit aussi dans ces heures ou quatre ou cinq femmes assez hautes pour ne pas mentir de leurs yeux se disent enfin les choses a leur vraie taille.

Personne ne parla pendant quelques secondes.

Puis Rose, tres doucement, dit : — Et c'est encore plus rare que la victoire.

Marjory tourna vers elle un regard d'une nettete presque insoutenable. — Oui. C'est pourquoi je ne le gaspille pas.

Ce fut la la vraie faveur de la soiree. Pas les mets. Pas le palais. Pas le service. Pas meme l'honneur d'etre conviee par Marjory.

La vraie faveur tenait dans ce simple fait : pendant quelques heures, dans le palais secondaire de New Avalon, trois femmes de tres haute qualite avaient ete autorisees a approcher assez pres du feu pour sentir non seulement la chaleur du pouvoir, mais sa conversation interieure.

Et quand elles repartirent, plus tard dans la nuit, elles emporterent toutes la meme chose, sans l'avoir formulee : qu'il existe encore, dans ce monde trop vaste et trop hierarchique, quelques pieces ou les sujets les plus legers — une manche copiee, une jeune fille a sauver, un faucon beni de travers, une phrase d'Andrea Gahron mal comprise — deviennent entre les bonnes femmes des affaires de civilisation.

C'etait cela, le cercle tertiaire de Marjory. Un lieu ou meme les potins, a force d'intelligence, cessaient d'etre petits.


CITATIONS CLES

"Si ce soir vous vous conduisez comme des femmes prudentes, nous perdrons toutes du temps." — Marjory

"Une nature de chef se voit a la premiere mutinerie. Pas a la maniere dont les femmes de quarante ans l'excusent avant." — Marjory

"Les hommes tres bien nes ont parfois besoin de deux humiliations avant d'etre interessants." — Rose

"Non. Tu es punie d'etre interessante trop tot." — Aelys Cadifor

"J'admire les gens capables de faire de leur betise une cosmologie." — Aelys Cadifor

"Le faucon a probablement eu le seul reflexe sain de la scene." — Rose

"La civilisation se reforme surtout dans les choses que les hommes se croient dispenses de penser." — Marjory

"Ils confondent presque toujours les femmes de fondation avec les femmes de consolation." — Marjory

"Et c'est encore plus rare que la victoire." — Rose

"Le cercle tertiaire de Marjory : un lieu ou meme les potins, a force d'intelligence, cessaient d'etre petits."