LES DUELS DES SOEURS CADIFOR A NOUVELLE-AVALON
Classification : scene
Principe
Les quatre filles d'Aberthol recoivent toutes une education guerriere et militaire d'elite a Nouvelle-Avalon, sous l'oeil des paladins de Main-de-Tyr, des maitres d'armes et des veterans de route. Chacune revele tres tot une nature differente.
Source :
lore_cadifor_3_extracted.txt, lignes 15830-16133. Reconstruction romanesque sur base canonique.
I. Le preau des maillets — Viki contre Gwen
Viki, 9 ans ; Gwen, 7 ans
A Nouvelle-Avalon, les enfants de haute maison n'apprenaient pas la guerre comme un divertissement de cour. Ils l'apprenaient comme on apprend a prier : tot, debout, dans le froid, sous l'oeil d'hommes qui ne souriaient qu'apres la preuve.
Les armes etaient de bois lourd — les vrais simulacres.
Viki entra la premiere dans le cercle. Elle avait deja cette maniere de prendre la place sans la demander. A neuf ans, elle ne possedait pas encore la maitrise d'une future legendaire, mais elle avait quelque chose de plus inquietant pour les maitres d'armes : l'appetit. Le gout du choc.
Gwen entra ensuite, plus legere, plus belle deja dans le port, moins brutale en apparence. Deux ecuyers murmurerent qu'elle "tenait l'epaule mieux que bien des garcons". Un vieux paladin de Main-de-Tyr les fit taire d'un grognement.
Viki attaqua comme on ouvre une porte a coups d'epaule : sans finesse apparente, mais avec une certitude physique. Gwen glissa — une elegance instinctive, un sens deja visible des angles. Deux fois, elle evita le bois de Viki. Une troisieme fois, elle lui donna un petit coup sec au flanc qui fit rire deux soldats.
Viki se retourna vers eux si vite que le rire mourut.
Aberthol, qui observait depuis l'ombre du portique, comprit quelque chose de simple : Gwen aurait l'aisance ; Viki aurait la faim.
Le dernier echange fut brutal. Gwen cedait d'un demi-pas, puis d'un autre, puis tomba sur un genou.
Aberthol descendit enfin dans la cour. Il releva Gwen lui-meme et dit :
— Toi, tu n'es pas faite pour gagner par la peur. Tu gagneras par la justesse.
Puis il se tourna vers Viki :
— Et toi, si tu ne casses pas ton orgueil, il te fera mourir avant un vrai ennemi.
Viki sourit quand meme. Parce qu'a neuf ans, ce n'etait pas un reproche qu'elle entendait. C'etait presque une promesse.
II. Le champ des piquets — Gwen contre June
Gwen, 13 ans ; June, 12 ans
Celui-la, toute la garnison s'en souvenait.
Gwen avait deja le charme dangereux des etres que le monde accueille facilement. June entrait dans cette phase plus rare ou certaines filles deviennent si belles qu'elles mettent mal a l'aise meme les femmes sures d'elles — mais sa beaute n'avait rien de mondain. Elle n'attirait pas. Elle obligeait a se redresser.
Le terrain choisi etait le champ des piquets, derriere les ecuries hautes — pieux, cibles, fosses, boucliers plantes, mannequins. Aberthol n'aimait pas les belles demonstrations sans gene reelle. Il voulait que ses filles sachent se battre dans le desordre.
Gwen portait la petite lance de bois et un bouclier rond. June, un baton ferre aux extremites assourdies.
Gwen prit l'initiative. June recula. Un vieux capitaine souffla : "La blonde va la tourner."
Mais June, au troisieme echange, changea completement. Elle cessa de vouloir "dueler". Elle se mit a tenir.
Son baton arreta la lance non par vitesse superieure, mais par conviction physique. Les coups de Gwen commencerent a rebondir sur quelque chose de plus dense. June avancait juste assez. Elle donnait deja l'impression qu'elle refusait moralement de ceder du terrain.
Aberthol voyait autre chose : une forme de droiture offensive, presque sacree avant meme le plein paladinat. Pas la fureur de Viki. Pas la grace de Gwen. Quelque chose de plus vertical.
Gwen tenta le mouvement le plus propre de l'exercice : briser le cercle par la droite, pivoter, frapper au poignet. Techniquement superbe.
June l'encaissa presque sans beaute. Puis elle entra. Une seule avancee. Net, brutalement honnete. Le baton vint se poser contre le haut du plastron de Gwen avec assez de force pour faire reculer l'air dans toute la ligne des spectateurs.
Un vieux paladin murmura :
"Celle-la, si la Lumiere la prend entiere, elle fera plier des hommes deux fois plus vieux qu'elle."
Gwen se releva et eclata de rire. Pas un rire amer. Un rire de soeur. Elle serra June dans ses bras.
III. Le cercle du portail Est — Viki contre June
Viki, 16 ans ; June, 14 ans
La, on n'est plus dans le charme de l'enfance.
A seize ans, Viki est deja quasiment une aberration martiale vivante ; elle abat seule des loups albinos cette annee-la. June a deja cette densite paladine precoce qui rend tout son age ridicule.
Le cercle du portail Est n'etait utilise que pour les exercices serieux. On y placait des hommes faits, des cavaliers revenus du sang, des paladins de rupture de ligne. Ce jour-la, c'etaient deux filles du marechal.
Il y avait du monde autour. Trop. Pas la cour. Les gens utiles : maitres d'armes, chapelains, sergents, vieux veterans.
Viki portait l'equipement d'entrainement lourd : fleau emousse, rondache pleine, epaulieres de cuir dur. Elle etait deja grande, puissante, et surtout joyeuse. Elle ne combattait pas comme une statue tragique. Elle combattait comme quelqu'un qui se sent enfin a sa place.
June entra en arme paladine d'exercice, plus droite, plus silencieuse, presque trop belle pour cet endroit.
Viki imposa sa loi physique. Chaque choc obligeait June a accepter quelque chose de la masse de sa soeur. Et pourtant June ne cedait pas. Elle tenait, avancait d'un demi-pas, reprenait l'appui, et transformait chaque impact en question morale : vas-tu vraiment me deplacer ?
Le plus beau moment : Viki lanca une serie de frappes qui aurait deboite la garde de presque n'importe quel garcon de quinze ans. June plia, puis posa sa garde et son souffle dans quelque chose de plus grand qu'elle. Les chapelains le virent avant les autres : la fille tenait deja sa ligne comme une future marechale de foi.
Alors Viki eclata de rire en plein combat. Pas un rire moqueur. Un rire de pure joie combative.
La fin fut pour Viki. Une rotation trop rapide, le fleau arrete net juste avant la gorge. Silence total.
Viki baissa l'arme, tendit la main, et dit :
— T'as tenu longtemps.
Dans la bouche d'un autre, condescendant. Dans celle de Viki, presque un hommage sacre.
Aberthol se tourna vers les hommes derriere lui et dit simplement :
— Retenez ca.
Personne ne sut s'il parlait de la victoire de Viki ou de la tenue de June. La verite, c'est qu'il parlait des deux.
IV. Le duel qu'Aberthol n'aurait jamais du autoriser — Viki contre Andrea
Viki, 18 ans ; Andrea, 13 ans
Celui-la n'etait pas juste. Et tout le monde le savait.
Andrea n'etait pas faite pour la salle d'armes comme Viki. Pendant que Gwen courait les tournois et que June montait a cru, elle apprenait calcul, carte et code des lois. Mais chez les Cadifor, aucune fille n'etait laissee hors de l'education guerriere.
Le duel se fit a l'ancienne, avec baton court et petit bouclier.
Viki avait accepte en riant. Andrea avait accepte sans rire. C'est deja toute leur difference.
Andrea ne pouvait pas gagner au sens physique. Donc elle fit ce que ferait toujours Andrea : elle refusa le terrain evident.
Au lieu d'attendre le centre, elle forca les bords. Au lieu de repondre a la puissance, elle chercha les interruptions, les faux rythmes, les demi-reculs, les angles sales. Elle ne voulait pas battre Viki. Elle voulait lui faire perdre de la purete.
Et cela, oui, elle y parvint.
Trois fois, Viki entra comme a son habitude. Trois fois, Andrea "salit" le geste, coinca l'espace, brisa le rythme, forca l'ainee a se replacer.
Le cercle entier changea d'attitude. On commencait a voir apparaitre, a travers ses maladresses memes, une intelligence du combat qui ne naissait pas de l'amour de la salle d'armes, mais du refus d'y mourir betement.
Viki finit par gagner. Mais lorsqu'elle posa le baton contre le plastron de sa petite soeur, elle ne riait plus.
— Toi, dit-elle, t'es chiante a battre.
Aberthol eut un demi-sourire. Puis il dit :
— Ca suffit pour aujourd'hui.
Et a ceux qui ne voyaient encore dans Andrea qu'une fille trop fine :
"Celle-la n'est pas faite pour les memes victoires. Ca ne veut pas dire qu'elle en aura moins."
V. Ce que voyaient les hommes de Nouvelle-Avalon
Avec le temps, les veterans, paladins et capitaines finirent par comprendre qu'ils n'avaient pas devant eux "quatre filles bien nees", mais quatre formes differentes de la puissance.
Ils parlaient ainsi, entre eux :
- Viki : "si elle vous mene, vous tenez ; si elle vous charge, vous fuyez."
- Gwen : "elle vous parle et vous decouvrez trop tard qu'elle vous a deja deplace."
- June : "on baisse la voix devant elle comme on baisse la voix dans une chapelle."
- Andrea : "on croit qu'elle ne combat pas ; puis on se rend compte qu'elle a deja choisi le terrain."
Aberthol savait :
- que Viki porterait le nom comme une banniere vivante
- que Gwen et June partiraient un jour dans le grand bain des royaumes anciens
- qu'Andrea transformerait la maison de l'interieur
Mais sa regle etait simple : aucune fille Cadifor ne devra jamais apprendre la guerre par l'humiliation. Elles l'apprendront comme des heritieres.
Formule canonique
"A Nouvelle-Avalon, les quatre filles d'Aberthol n'apprenaient pas la guerre comme un divertissement. Elles l'apprenaient comme on apprend a prier : tot, debout, dans le froid."
