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LES ECURIES IMPERIALES — Marjory et Rose en inspection
Scene canonique

LES ECURIES IMPERIALES — Marjory et Rose en inspection

**Lieu** : Ecuries imperiales, puis caserne des pages nobles, puis cour d'entrainement. **Nature** : Visite d'inspection mere-fille — chevaux, recrues, chevaliers. Puis depart de Marjory via portail vers New Avalon, et Rose seule avec les hommes. **Personnages

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LES ECURIES IMPERIALES — Marjory et Rose en inspection


Contexte

Lieu : Ecuries imperiales, puis caserne des pages nobles, puis cour d'entrainement. Nature : Visite d'inspection mere-fille — chevaux, recrues, chevaliers. Puis depart de Marjory via portail vers New Avalon, et Rose seule avec les hommes. Personnages secondaires :

  • Le maitre des ecuries (50 ans, ancien capitaine de cavalerie)
  • Armand de Sorell (capitaine-instructeur, chevalier rang B, cicatrice au menton)
  • Bastien de Sorell (chevalier rang A, 40 ans, corps de campagne)
  • Eleonore de Caste (chevalier rang B, 29 ans, blondeur claire, vitesse seche)
  • Alys de Breval (recrue, 14 ans, rousse, nerveuse, talentueuse)
  • Varn de Lorme (recrue, garcon brun, nez casse, prend les coups comme confirmation)
  • Soren d'Auphal (recrue renvoyee, branche cadette richissime, beau, lache d'une maniere subtile)

LA SCENE

I. Les ecuries

Les ecuries imperiales n'etaient pas derriere le palais. Elles en etaient une verite plus franche.

On y arrivait par une cour longue, pavee de grandes dalles blondes, ou l'on entendait d'abord le bruit avant de voir les betes : ferrures mesurees, souffle chaud, cuir qu'on tend, metal qu'on boucle, eau qu'on verse, balais de paille sur pierre humide. Rien n'y avait l'odeur pauvre de la simple utilite. Le foin etait sec, noble, presque sucre. Le cuir sentait l'huile fine et non la sueur rancie.

Le batiment principal, haut, clair, charpente dans un chene sombre importe par voie royale, melait l'architecture de service a une solennite qui eut fait honte a bien des chapelles de province. Au-dessus des stalles, des plaques emaillees portaient noms, lignees, age, campagnes, blessures anciennes, temperaments connus.

Les chevaux imperiaux n'etaient pas simplement beaux. Ils etaient classes. Et c'etait deja, pour qui savait voir, une preuve de souverainete : meme ici, dans la paille, le cuir, la bave chaude et les ferrures, quelqu'un au sommet avait refuse que la force vivante fût abandonnee a la simple competence.

Marjory marchait devant, sans hate, dans une robe de visite d'un gris bleu presque martial. A sa ceinture, une dague etroite dont la poignee d'ivoire froid n'avait rien d'ornemental. Rose la suivait d'un demi-pas, assez proche pour que le lien fut sensible, assez loin pour que l'ordre du monde restat lisible.

Le maitre des ecuries vint a elles avant meme qu'on l'appelat. Ancien capitaine de cavalerie, qui avait compris depuis longtemps qu'un empire tient moins par ses meilleurs chevaux que par la maniere dont il classe ceux qu'il doit reformer.

Il s'inclina. — Majeste. Altesse.

Marjory ne ralentit pas. — Montre-moi d'abord ce qui peut encore decevoir.

C'etait sa maniere. Elle commencait toujours par le point de rupture.

Un grand hongre gris au poitrail superbe leva la tete, souffla, frappa une fois du sabot.

Rose n'eut pas besoin de lire la plaque. — Il charge trop tot, dit-elle.

— Oui, Altesse. Il part une demi-seconde avant l'ordre sur la troisieme relance.

Marjory tendit les doigts. Le cheval se figea, non de peur, mais sous l'effet d'une presence qui reorganisait l'espace autour d'elle. Elle posa la main sur son encolure, puis dit :

— Non. Il n'est pas trop prompt. Il est mal confie. Changez de cavalier. — Le comte Derval ? — Oui. Cet animal n'anticipe pas la guerre. Il anticipe le defaut de decision d'un homme.

Rose regarda la trace de mousse seche a la commissure. — Le comte serre trop tot au genou et compense en main. Le cheval a appris a ne croire qu'a la hanche.

Rose s'arreta devant une jeune jument alezane, fine, seche, le cou un peu trop haut, l'oeil dur. — Celle-ci mordra. — Oui. Mais juste. — Pour qui ? — Pour Demoiselle Alys de Breval. Quatorze ans. Bonne assiette. Main trop douce. Orgueil bien place.

Rose eut un infime sourire. — Parfait. Elles s'endurciront ensemble.

Dans la sellerie, Marjory prit entre ses doigts une sangle de cuir noir. — Trop souple.

Rose effleura la couture. — Pas trop souple. Trop jeune. Le cuir n'a pas fini de boire. — Oui. Mais il n'aurait pas du quitter l'huile avant demain.

Le sellier s'inclina.

Marjory reposa la sangle. — Non. Ecarte. Ce palais n'a pas vocation a enseigner le temps au cuir.

II. La caserne des pages

La caserne des pages nobles et recrues de grande famille n'avait rien de la baraque grossiere ou l'on casse des enfants pour les rendre utiles. C'etait un lieu plus cruel : on y civilisait la violence jusqu'a la rendre transmissible.

Les garcons et les filles de quatorze a quinze ans y vivaient dans une proprete presque monastique. Lits etroits. Coffres identiques. Murs blanchis. Rateliers de bois sombre. Le luxe n'y etait pas absent ; il avait simplement ete reduit a son squelette.

Au passage de Marjory et Rose, la tension du lieu changea d'un degre entier. Quatorze visages trop jeunes, trop beaux, trop raides encore. Heritiers de grandes maisons, de duches, de comtes, de branches laterales de rois. Tous portaient la tunique claire de la premiere annee, sans broderie de lignee. Ici, le nom existait toujours ; il n'avait juste pas le droit de parler en premier.

Ce qui tombait sur eux n'etait pas seulement la pression du controle. C'etait pire : la sensation qu'en quelques secondes deux etres du sommet lisaient deja, sous leurs gestes, la forme entiere de ce qu'ils pourraient devenir ou manquer pour toujours.

Le capitaine-instructeur, Armand de Sorell, vint au rapport. — Majeste. Altesse. Premiere section, exercice de garde et correction de ligne.

Marjory parcourut les rangs. — Commencez.

Alys de Breval — Rose la repera aussitot. Une fille rousse, mince, presque trop nerveuse, qui tenait sa garde avec cette tension de fil tendu qui precede soit le talent, soit la casse.

Marjory : — Elle comprend le temps.

Rose : — Et elle ne ment pas avec le haut du corps.

La jeune Alys rougit sans se deregler. C'etait deja beaucoup.

— Garde-la sur du rang B pendant six mois. Si vous la montez trop tot, elle apprendra la brillance avant la justesse.

Varn de Lorme — Garcon brun au nez casse, deja presque ingrat dans sa maniere de tenir.

Rose : — Il prend les coups comme s'ils confirmaient quelque chose.

Marjory : — Ce qui est mauvais pour l'ame et excellent pour la guerre. Qu'il continue. Mais qu'on lui apprenne a gagner sans se punir d'abord.

Le garcon salua. On vit dans ses yeux le moment exact ou une vie entiere se reordonne autour d'une phrase. Les autres le virent aussi. Et ce fut la, plus encore que dans les reprimandes, que la cour comprit ce qu'il en coute d'etre lu par le sommet : non pas d'etre condamne, mais d'etre soudain rendu incapable de continuer a se raconter une version plus confortable de soi-meme.

III. Les reprimandes

Premier reprimande — Un fils de maison ancienne, beau, lisse, impeccable jusque dans sa mediocrite.

Marjory : — Vous vous tenez bien. Vous avez de bonnes mains, des epaules propres, et l'exacte quantite de confiance qu'il faut pour plaire a votre tante. Malheureusement, vous etes sans necessite.

Rose, plus douce, ce qui chez elle etait pire : — Vous combattez comme un homme qui veut etre regarde pendant qu'il obeit.

Marjory : — On ne vous reverra pas ici avant six semaines. Ecuries, cuisines, comptes de reserve, transport de fourrage, et lit de camp au froid. Quand vous saurez enfin a quoi sert la guerre, vous reviendrez peut-etre apprendre a la jouer moins joliment.

Deuxieme reprimandee — Cadette de tres grande maison, brillante, rapide, insolente d'aisance.

Rose : — Vous pensez plus vite que votre maitre.

La fille eut un eclair d'orgueil fatal. — Oui, Altesse.

Rose la regarda comme on regarde une lame trop vite sortie. — Voila pourquoi vous etes deja en danger.

Marjory : — Le talent qui commence par mepriser avant d'avoir construit devient presque toujours une elegance sterile. Vous passerez trois mois a corriger les plus mauvais de votre promotion. Pas un duel. Pas une passe d'honneur. Vous apprendrez a rendre les autres moins inferieurs.

Soren d'Auphal — Renvoye — Branche cadette d'une maison immensement riche. Tres beau. Tres bien eleve. Tres lache d'une maniere subtile.

Ce ne fut ni Marjory ni Rose qui le denoncerent d'abord. Ce fut son cheval de bois d'exercice, contre lequel il avait garde l'epaule en retrait a chaque charge simulee.

Marjory : — Vous trichez avec votre peur. Vous ne reculez pas, ce serait plus honnete. Vous avancez en retirant l'endroit du corps qui recevrait la verite. C'est la pire forme de lachete militaire : celle qui conserve l'apparence du courage et transfere le cout a l'homme qui combat a cote.

Rose, presque triste : — Vous auriez pu etre mediocre. Cela se corrige. Mais vous etes dangereux.

Marjory : — Renvoye. Pas de seconde annee. Pas d'arme de ligne. Commerce.

Le nom tomba comme un couperet. Commerce.

Personne ne sourit. Pas meme ceux qui, une heure plus tot, l'eussent volontiers meprise en silence. Parce qu'a cet instant le mot ne designait pas une profession inferieure. Il designait une chute de monde : le passage d'une vie qui pouvait encore pretendre servir de pres la forme souveraine a une vie utile autrement, plus basse, plus lointaine, irreprochable peut-etre, mais sortie de la zone ou l'Empire se pense en direct.

IV. La cour d'entrainement — Les chevaliers

Bastien de Sorell, rang A, quarante ans, corps de campagne. Eleonore de Caste, rang B, vingt-neuf ans, blondeur claire, vitesse seche, style si propre qu'il donnait envie de la frapper pour verifier qu'elle saignait vraiment.

Rose leva la main et fit venir a elle une epee d'entrainement. Elle dut d'abord affronter Bastien.

Trois liaisons. Deux reprises. Une feinte de hanche. Rose para, recula d'un demi-pas, entra sous l'epaule, fit sauter l'arme de Bastien.

— Vous avez encore ce defaut a gauche. — Oui, Altesse. Je comptais le garder pour mes cinquante ans.

Marjory, du bord du cercle : — Gardez plutot votre souffle. Ce sera plus rare.

Avec Eleonore, le ton changea. Il y eut quelque chose de plus vif, de presque joyeux. Le sable vola. Le bois claqua plus haut. Rose rompit la distance, revint, changea d'arme d'une main a l'autre, frappa au poignet, retint le coup a un souffle de la gorge.

Eleonore eclata de rire avant meme que la garde ne tombe. — Encore, Altesse. — Non, dit Marjory.

V. Le portail — Depart de Marjory

Un cercle de lumiere pale, haut comme deux hommes, venait de s'ouvrir a l'extremite de la cour. New Avalon appelait. Le portail avait cette elegance terrible des choses qu'on a cesse d'admirer parce qu'elles obeissent trop bien.

Marjory regarda Rose. — La Main de Tyr et l'Ordre du Verre me prennent l'apres-midi. — Ne les casse pas trop. — Je promets d'en rendre la plupart meilleurs.

Marjory eut cet infime mouvement des levres qui, chez elle, tenait lieu de tendresse rendue publique sous regime d'exception. — C'est davantage que je ne demandais.

Puis elle traversa le portail. Le cercle pale se referma.

VI. Rose seule — L'ivresse du jeu

Les jeunes nobles respirerent comme si l'air avait change de densite.

Ce qui changea alors n'etait pas la grandeur. C'etait la temperature. Avec Marjory, la perfection tombait sur le monde comme une forme. Avec Rose seule, cette forme commencait a se deplacer, a s'amuser, a eprouver les hommes au lieu de simplement les mesurer.

Les jeunes nobles sentirent, avec ce soulagement presque indecent qu'on eprouve parfois apres la foudre, que l'altitude n'avait pas disparu. Elle etait devenue mobile. Moins ecrasante peut-etre. Plus dangereuse surement.

Elle prit l'epee d'entrainement, la fit tourner une fois dans sa main.

— Bien. Maintenant que l'Empire est momentanement moins bien gouverne, nous allons voir si quelqu'un ici merite de cesser d'etre ennuyeux.

Elle designa Bastien. — Vous, encore. Mais cette fois avec deux hommes. — Lesquels, Altesse ? — Breval. Lorme.

Alys de Breval et Varn de Lorme sortirent du rang.

— Vous trois contre moi. Bastien n'a pas le droit de vous sauver de vos propres idees. Breval, si vous pensez avant vos pieds, je vous renvoie a votre jument. Lorme, si vous aimez trop la douleur, je vous donne un adversaire plus competent. Bastien, si vous m'ennuyez, je vous fais lieutenant d'intendance pendant un mois.

— Voila une vraie menace, Altesse.

Et sous le ciel clair, dans cette cour ou la noblesse apprenait enfin ce qu'elle valait, Rose se mit a rire en combattant.

Pas d'un rire leger. D'un rire rare, dangereux, presque magnifique — le rire d'une femme qui pense trop haut, frappe trop juste, et qui, pour une heure encore, consent a faire de l'intelligence une joie du corps.


EPILOGUE

Les hommes tomberent, se releverent, comprirent, furent humilies, corriges, deplaces, delies, desarmes, rendus meilleurs ou plus lucides sur leur propre insuffisance. Et c'est ainsi, sous l'absence desormais presque materielle de Marjory, que la cour comprit une seconde verite :

La mere gouvernait le monde ; la fille, elle, pouvait encore s'y amuser sans jamais cesser de le tenir.